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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Non, dit-il en la reposant, j’ai si rarement des convives que ce serait dommage.

Il plongea sous son évier, examina ses provisions et se releva d’un bond agile, montrant l’étiquette de la nouvelle bouteille à son hôte.

— Beaucoup mieux, n’est-ce pas ? Mais boire cela tout seul, comme si l’on s’organisait une fête en solitaire, cela a quelque chose de pathétique, n’est-ce pas ? La saveur du bon vin se révèle au contact d’un autre. Vous m’accompagnerez ?

Il s’installa avec un soupir content et fourra communément sa serviette dans son col de chemise, tel n’importe quel Émile. Dix minutes plus tard, la conversation était devenue aussi déliée que ses gestes de praticien.

— Le gardien vous tient pour un mage, dit Adamsberg. Un rebouteux, un homme aux doigts d’or.

— Du tout, dit Josselin la bouche pleine. Francisco aime croire en quelque chose qui le dépasse, et c’est bien compréhensible vu que ses parents ont été déportés sous la dictature.

— Par ces fils de pute, Dieu les damne.

— Exactement. Je passe beaucoup de temps à réduire ce traumatisme, son fusible saute sans cesse.

— Il a un fusible ?

— Tout le monde en a, et même plusieurs. Chez lui, c’est le F3 qui saute. Par mesure de sécurité, comme sur un réseau électrique. Tout cela n’est que science, commissaire. Structure, agencements, réseaux, circuits, connexions. Os, organes, éléments connecteurs, le corps tourne, vous comprenez.

— Non.

— Prenez cette chaudière, dit Josselin en désignant l’appareil au mur. Une chaudière n’est pas une addition d’éléments disjoints, caisse, arrivée d’eau, circulateur, joints, brûleur, clapet de sécurité. Non, c’est un ensemble synergique. Que le circulateur s’encrasse, alors le clapet saute, alors le brûleur s’éteint. Vous saisissez ? Tout se tient, le mouvement de chaque élément dépend de celui de l’autre. Si vous vous tordez le pied, l’autre jambe se fausse, le dos bascule, le cou réagit, la tête a mal, l’estomac se rétracte, l’appétit s’en va, l’action s’alentit, l’anxiété s’installe, les fusibles sautent. Je vous simplifie la chose.

— Pourquoi le fusible de Francisco saute-t-il ?

— Zone figée, dit le médecin en pointant un doigt sur l’arrière de son crâne. Là où est son père. La case est fermée, le basi-occipital ne bouge plus. Vous reprenez de la salade ?

Le médecin servit Adamsberg sans attendre de réponse et lui remplit son verre.

— Et Émile ?

— La mère, dit le médecin en mâchant bruyamment, pointant son doigt de l’autre côté de sa tête. Sentiment aigu d’injustice. Alors il cogne. Presque plus maintenant.

— Et Vaudel ?

— Nous y voilà.

— Oui.

— À présent que la presse a donné les détails, les secrets policiers ne tiennent plus. Renseignez-moi. Vaudel a été atrocement débité, c’est ce qu’on comprend. Mais comment, pourquoi, que voulait le tueur ? Vous avez saisi une logique, un rituel ?

— Non, une peur infinie, une colère qui ne s’éteint pas. Un système, sans doute, mais un système inconnu.

Adamsberg sortit son carnet et y dessina le corps et les points de focalisation du meurtrier.

— Très bon, dit le médecin. Je ne sais pas dessiner un canard.

— C’est difficile, un canard.

— Allez-y, dessinez-m’en un. Ne croyez pas que je ne réfléchis pas au système dans le même temps.

— Un canard comment ? En vol, au repos, en plongée ?

— Attendez, dit le médecin en se levant, je vais chercher du meilleur papier.

Il écarta les assiettes, posa devant Adamsberg quelques feuilles blanches.

— Un canard en vol.

— Mâle ? Femelle ?

— Les deux, si vous le pouvez.

Puis Josselin demanda successivement une côte rocheuse, une femme pensive et un Giacometti, si possible. Il agitait les dessins achevés pour en faire sécher l’encre, les penchait sous la lampe.

— Cela, commissaire, ce sont des doigts d’or. Franchement j’aimerais vous examiner. Mais vous ne voulez pas. On a tous des chambres closes où l’on ne souhaite pas que débarque le premier venu, n’est-ce pas ? Cependant rassurez-vous, je ne suis pas un voyant, je ne suis qu’un positiviste sans imagination. Vous, c’est autre chose.

Le médecin déposa avec soin les dessins sur le rebord de la fenêtre et emporta verres et bouteille dans son salon, avec les représentations du corps de Vaudel.

— Qu’en avez-vous déduit ? demanda-t-il en posant sa grosse main sur le dessin, pointant coudes, chevilles, genoux, crâne.

— Que le tueur a détruit ce qui faisait fonctionner le corps, les articulations, les pieds. Cela ne me mène pas loin.

— Cervelle, foie, cœur, il suit aussi l’idée de la diffusion des âmes. N’est-ce pas ?

— C’est ce que propose mon adjoint. C’est plus qu’un meurtrier, c’est un anéantisseur, un Zerquetscher, dit le commissaire autrichien. Il a détruit un autre homme près de Vienne.

— De la famille de Vaudel ?

— Pourquoi ?

Josselin hésita, s’aperçut qu’il n’y avait plus de vin, sortit d’un placard une grosse bouteille verte.

— Alcool de poire, cela vous dit, n’est-ce pas ?

Non, cela ne lui disait pas, la journée avait été trop longue. Mais laisser Josselin seul avec son alcool de poire risquait de fissurer l’entente. Adamsberg le regarda emplir les deux petits verres.

— Ce n’était pas une simple zone figée que j’avais trouvée dans le crâne de Vaudel, c’était bien pire.

Le médecin se tut, semblant encore hésiter sur son droit à parler, souleva son verre, le reposa.

— Qu’y avait-il, docteur, dans le crâne de Vaudel ? insista Adamsberg.

— Une cage hermétique, une pièce hantée, un cachot noir. Il vivait dans l’obsession de ce qu’elle contenait.

— Quoi ?

— Lui-même. Avec sa famille au complet et leur secret Tous enfermés là-dedans, tous muets, tous loin du monde.

— Il pensait que quelqu’un l’enfermait ?

— Non, vous ne comprenez pas. Vaudel s’était enfermé de lui-même, il s’était volontairement caché, dissimulé à la vue des autres. Il protégeait les occupants du cachot.

— De la mort ?

— De l’anéantissement. Il y avait trois autres choses patentes chez lui : un attachement forcené à son nom, à son patronyme. Un déchirement irrésolu envers son fils, entre fierté et refus. Il aimait Pierre, mais il ne voulait pas qu’il existe.

— Il ne lui a rien légué, il a testé en faveur du jardinier.

— C’est logique. S’il ne lègue rien, c’est qu’il n’a pas de fils.

— Je ne pense pas que Pierre l’ait compris ainsi.

— Sûrement pas. Enfin Vaudel était doté d’un orgueil sans bornes, si total qu’il générait un sentiment d’invincibilité. Je n’ai jamais rencontré rien de tel. Voilà ce que peut vous apprendre le médecin, et vous comprenez pourquoi je tenais beaucoup à ce patient. Mais Vaudel était fort, ses résistances à mes soins étaient féroces. Il tolérait que je lui arrange un torticolis ou une entorse. Il m’a même adulé quand je lui ai ôté ses vertiges et sa surdité naissante. Ici, dériva le médecin en tapotant son oreille. Les osselets de l’oreille moyenne bloqués comme des étaux. Mais il me haïssait lorsque je m’approchais du cachot noir et des ennemis qui le cernaient.

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