Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
Le village, Slavko le lui avait décrit en toutes saisons, lieu prodigieux gorgé de fées et de démons, l’oncle ayant les faveurs des unes et combattant les autres. Un grand démon, surtout, caché dans les entrailles de la terre, rôdant à l’orée du bois, disait-il en baissant la voix avant de poser son doigt sur ses lèvres. La mère de Danglard réprouvait les histoires de Slavko et son père s’en moquait. Pourquoi tu lui racontes des horreurs pareilles ? Comment veux-tu qu’il dorme ensuite ? Ce sont des bêtises, répondait Slavko. Le gosse et moi, on s’amuse.
Et puis la tante l’avait quitté pour ce crétin de Roger et Slavko était reparti là-bas.
Là-bas.
À Kiseljevo.
Danglard souffla, se versa un verre et composa le numéro d’Adamsberg, qui décrocha aussitôt.
— Cela ne veut pas dire Kiss Love, hein, Danglard ?
— Non. Cela veut dire Kiseljevo et c’est le village de mon oncle.
Adamsberg fronça les sourcils, repoussa une bûche du pied.
— Kiseljevo ? Ce n’est pas cela. Ce n’est pas ainsi qu’Estalère l’a prononcé. Il a dit « Kisloveu ».
— C’est pareil. À l’Ouest, Kiseljevo se dit Kisilova. Comme Beograd se dit Belgrade.
Adamsberg ôta l’index de son oreille.
— Kisilova, répéta-t-il. Remarquable, Danglard. Voici la chaîne entre Higegatte et Garches, le tunnel, le noir tunnel.
— Non, dit Danglard dans une ultime obstination. Là-bas, beaucoup de noms commencent par un K. Et il y a un obstacle. Vous ne le voyez pas ?
— Je ne vois rien, j’ai des acouphènes.
— Je vais le dire plus fort. L’obstacle est cette coïncidence formidable qui attacherait les chaussures de mon oncle à la pataugière de Garches. Et qui nous unirait, vous et moi, aux deux affaires. Or vous savez ce que je pense des coïncidences.
— Précisément. Il est donc certain que nous avons été gentiment conduits par la main jusqu’au dépôt de Higegatte.
— Par qui ?
— Par le lord Fox. Ou mieux par son ami cubain subitement disparu. Il savait par où passait Stock, et que Stock était avec nous.
— Et pourquoi nous a-t-on gentiment conduits ?
— Parce que Garches, par son ampleur calamiteuse, allait nécessairement tomber sur la Brigade. Le tueur savait cela. Et même s’il passait un cap en lâchant sa collection — peut-être devenue trop dangereuse —, il ne pouvait pas l’abandonner à tous vents, sans garantie ni renommée. Il fallait qu’il trace le lien entre son œuvre de jeunesse et la maturité. Il fallait que ce soit su. Que Higegatte nous reste en mémoire quand Garches allait débuter. Le Coupeur de pieds et le Zerquetscher appartiennent à la même histoire. Souvenez-vous que le meurtrier s’est acharné sur les pieds de Vaudel et de Plögener. Où se trouve ce Kissilove ?
— Kisilova. Sur la rive sud du Danube, à deux pas de la frontière roumaine.
— C’est un bourg ou un village ?
— Un village, pas plus de huit cents âmes.
— Si le Coupeur de pieds a suivi un cadavre jusque là-bas, il est possible qu’on l’ait remarqué.
— Après vingt ans, il y a peu de chances pour que quelqu’un s’en souvienne.
— Votre oncle vous a-t-il jamais dit si une famille du village faisait l’objet d’une vendetta, d’une guerre de clans, quelque chose de cet ordre ? Le médecin dit que Vaudel vivait dans cette obsession.
— Jamais, dit Danglard après un temps de réflexion. Le lieu regorgeait d’ennemis, il y avait des fantômes et des diablesses, des ogres, et bien sûr le « très grand démon », qui rôdait à l’orée du bois. Mais pas de famille vengeresse. En tous les cas, commissaire, si vous avez raison, le Zerquetscher nous surveille assurément.
— Depuis Londres, oui.
— Et il ne nous laissera pas entrer dans le tunnel de Kiseljevo, quoi qu’il renferme. Je vous conseille d’être prudent, je ne pense pas que nous soyons de taille.
— Sans doute pas, dit Adamsberg en revoyant le grand piano sanglant.
— Vous avez votre arme ?
— En bas.
— Eh bien montez-la dans votre chambre.
XXIII
Les marches du vieil escalier étaient froides, en tomettes et en bois, et Adamsberg ne s’en souciait pas. Il était six heures quinze du matin et il les descendait paisiblement comme chaque jour, ayant tout oublié de ses acouphènes, de Kisilova et du monde, comme si le sommeil le rendait à un état natif, absurde et analphabète, orientant ses pensées naissantes vers le boire, le manger, le laver. Il s’arrêta sur l’avant-dernière marche en découvrant dans sa cuisine un homme de dos, calé dans le carré de soleil matinal, enlacé dans la fumée d’une cigarette. Un homme de carrure mince, les cheveux bruns bouclant sur les épaules, jeune sans doute, portant un tee-shirt noir et neuf, orné du dessin blanc d’une cage thoracique dont les côtes gouttaient de sang.
Il ne connaissait pas cette silhouette et les alarmes se déclenchèrent dans son cerveau vide. L’homme avait des bras vigoureux et l’attendait avec une idée bien déterminée. Et il était vêtu, au lieu que lui était nu dans l’escalier, sans projet et sans arme. Cette arme, celle que Danglard lui avait recommandé de monter dans sa chambre, gisait sur la table à portée de main de l’inconnu. Si Adamsberg pouvait tourner sans bruit vers la gauche, il pourrait récupérer ses vêtements dans la salle de bains et le P 38 toujours calé entre la chasse d’eau et le mur.
— Va ramasser tes frusques, connard, dit l’homme sans se retourner. Et ne cherche pas ton pétard, c’est moi qui l’ai.
Une voix assez légère et qui gouaillait, qui gouaillait trop, signalant ostensiblement le danger. Le type souleva l’arrière de son tee-shirt et exhiba la crosse du P 38 glissé dans son jean, calé contre son dos à peau brune.