Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
Lorsque les couches les plus �paisses du peuple eurent �t� franchies, le jeune homme commen�a de respirer plus librement, et, jetant les yeux autour de lui, il vit la verdure, la solitude et l�eau.
Sans savoir o� il allait, il avait couru jusqu�� la Seine, et se trouvait presque en face de l��le Saint-Denis. Alors, �puis�, non de la fatigue du corps, mais des angoisses de l�esprit, il se laissa rouler sur le gazon, et, enfermant sa t�te dans ses deux mains, il se mit � rugir fr�n�tiquement comme si cette langue du lion rendait mieux ses douleurs que le cri et la parole de l�homme.
En effet, tout cet espoir vague et ind�cis, qui jusque-l� avait laiss� tomber quelques lueurs furtives sur ces d�sirs insens�s dont il n�osait pas m�me se rendre compte, tout cet espoir n��tait-il pas �teint d�un coup? � quelque degr� de l��chelle sociale qu�� force de g�nie, de science ou d��tude, mont�t Gilbert, il restait toujours Gilbert pour Andr�e, c�est-�-dire une chose ou un homme (c��taient ses propres expressions) dont son p�re avait eu tort de prendre le moindre souci, et qui ne valait pas la peine qu�on abaiss�t les yeux jusqu�� lui.
Un instant il avait cru qu�en le voyant � Paris, qu�en apprenant qu�il y �tait venu � pied, qu�en connaissant cette r�solution o� il �tait de lutter avec son obscurit�, jusqu�� ce qu�il l�e�t terrass�e, Andr�e applaudirait � cet effort. Et voil� que non seulement le macte animo [3] avait manqu� au g�n�reux enfant, mais encore il n�avait recueilli de tant de fatigue et d�une si haute r�solution que la d�daigneuse indiff�rence qu�Andr�e avait toujours eue pour le Gilbert de Taverney.
Bien plus, n�avait-elle pas failli se f�cher quand elle avait su que ses yeux avaient eu l�audace de plonger dans son solf�ge? Si Gilbert eut touch� seulement le solf�ge du bout du doigt, sans doute il n�e�t plus �t� bon qu�� �tre br�l�.
Dans les c�urs faibles, une d�ception, un m�compte, ne sont rien autre chose qu�un coup sous lequel l�amour ploie pour se relever plus fort et plus pers�v�rant. Ils t�moignent leurs souffrances par des plaintes, par des larmes: ils ont la passivit� du mouton sous le couteau. Il y a plus, l�amour de ces martyrs s�accro�t souvent des douleurs qui le devraient tuer; ils se disent que leur douceur aura sa r�compense; cette r�compense, c�est le but vers lequel ils marchent, que le chemin soit bon ou mauvais; seulement, si le chemin est mauvais, ils arriveront plus tard, voil� tout, mais ils arriveront.
Il n�en est point ainsi des c�urs forts, des temp�raments volontaires, des organisations puissantes. Ces c�urs-l� s�irritent � la vue de leur sang qui coule, et leur �nergie s�en accro�t si sauvagement, qu�on les croirait d�s lors plus haineux qu�aimants. Il ne faut pas les accuser; chez eux, l�amour et la haine se touchent de si pr�s, qu�ils ne sentent point le passage de l�un � l�autre.
Aussi, quand Gilbert se roulait ainsi, terrass� par sa douleur, savait-il s�il aimait ou s�il ha�ssait Andr�e? Non, il souffrait, voil� tout. Seulement, comme il n��tait pas capable d�une longue patience, il se jeta hors de son abattement, d�cid� � se mettre � la poursuite de quelque �nergique r�solution.
� Elle ne m�aime pas, pensa-t-il, c�est vrai; mais aussi je ne pouvais point, je ne devais point esp�rer qu�elle m�aim�t. Ce que j�avais le droit d�exiger d�elle, c��tait ce doux int�r�t qui s�attache aux malheureux qui ont l��nergie de lutter contre leur malheur. Ce qu�a compris son fr�re, elle ne l�a pas compris, elle. Il m�a dit: �Qui sait? peut-�tre deviendras-tu un Colbert, un Vauban!� Si je devenais l�un ou l�autre, lui me rendrait justice et me donnerait sa s�ur en r�compense de ma gloire acquise, comme il me l�e�t donn�e en �change de mon aristocratie native, si j��tais venu au monde son �gal. Mais pour elle! oh! oui, je le sens bien� Oh! Colbert, oh! Vauban, seraient toujours Gilbert, car ce qu�elle m�prise en moi, c�est ce que rien ne peut effacer, ce que rien ne peut dorer, ce que rien ne peut couvrir� c�est l�infirmit� de ma naissance. Comme si, en supposant que j�arrivasse � mon but, je n�avais pas eu plus � grandir pour arriver jusqu�� elle que si j��tais n� � c�t� d�elle! Oh! cr�ature folle! �tre insens�! Oh! femme, femme! c�est-�-dire imperfection.
�Fiez-vous � ce beau regard, � ce front d�velopp�, � ce sourire intelligent, � ce port de reine! voil� mademoiselle de Taverney, c�est-�-dire une femme que sa beaut� fait digne de gouverner le monde� Vous vous trompez: c�est une provinciale guind�e, gourm�e, emmaillot�e dans les pr�jug�s aristocratiques. Tous ces beaux jeunes gens au cerveau vide, � l�esprit �vent�, qui ont eu toutes les ressources pour tout apprendre et qui ne savent rien, sont pour elle des �gaux; ceux-l�, ce sont des choses et des hommes auxquels elle doit faire attention� Gilbert c�est un chien, moins qu�un chien; elle a demand�, je crois, des nouvelles de Mahon, elle n�e�t point demand� des nouvelles de Gilbert!
�Oh! elle ignore donc que je suis aussi fort qu�eux; que, lorsque je porterai des habits pareils aux leurs, je serai aussi beau qu�eux; que j�ai, de plus qu�eux, une volont� inflexible, et que si je veux��
Un sourire terrible se dessina sur les l�vres de Gilbert, qui laissa mourir la phrase inachev�e.
Puis lentement, et en fron�ant le sourcil, il abaissa sa t�te sur sa poitrine.
Que se passa-t-il en ce moment dans cette �me obscure? sous quelle terrible id�e s�inclina ce front p�le, d�j� jauni par les veilles, d�j� creus� par la pens�e? qui le dira?
Est-ce le marinier qui descendait le fleuve sur sa toue, en fredonnant la chanson de Henri IV? Est-ce la joyeuse lavandi�re qui revenait de Saint-Denis apr�s avoir vu le cort�ge, et qui, se d�tournant de son chemin pour passer � distance de lui, prit peut-�tre pour un voleur ce jeune oisif �tendu sur le gazon au milieu des perches charg�es de linge?
Au bout d�une demi-heure de m�ditation profonde, Gilbert se releva froid et r�solu; il descendit � la Seine, but un large coup d�eau, regarda autour de lui, et vit � sa gauche les flots lointains du peuple au sortir de Saint-Denis.
Au milieu de cette foule, on distinguait les premiers carrosses, marchant au pas, press�s qu�ils �taient par la cohue; ils suivaient la route de Saint-Ouen.
La dauphine avait voulu que son entr�e f�t une f�te de famille. Aussi, la famille usa-t-elle du privil�ge; on la vit se placer tellement pr�s du spectacle royal, que bon nombre de Parisiens mont�rent sur les si�ges de la livr�e et se pendirent, sans �tre inqui�t�s, aux lourdes soupentes des voitures.
Gilbert eut bien vite reconnu le carrosse d�Andr�e, Philippe galopait ou plut�t piaffait � la porti�re de la voiture.
� C�est bien, dit-il. Il faut que je sache o� elle va; et, pour que je sache o� elle va, il faut que je la suive.
Gilbert suivit.
La dauphine devait aller souper � la Muette, en petit comit�, avec le roi, le dauphin, M. le comte de Provence, M. le comte d�Artois; et, il faut le dire, Louis XV avait pouss� l�oubli des convenances jusque-l�: � Saint-Denis, le roi avait invit� madame la dauphine, et lui avait donn� la liste des convives en lui pr�sentant un crayon et en l�invitant � rayer ceux de ces convives qui ne lui conviendraient pas.
Arriv�e au nom de madame du Barry, plac� le dernier, la dauphine avait senti ses l�vres bl�mir et trembler; mais, soutenue par les instructions de l�imp�ratrice sa m�re, elle avait appel� toutes ses forces � son secours, et, avec un charmant sourire, elle avait rendu la liste et le crayon au roi, en lui disant qu�elle �tait bien heureuse d��tre admise du premier coup dans l�intimit� de sa famille.
Gilbert ignorait cela, et ce ne fut qu�� la Muette qu�il reconnut les �quipages de madame du Barry et Zamore, hiss� sur son grand cheval blanc.
Heureusement, il faisait d�j� sombre; Gilbert se jeta dans un massif, se coucha ventre � terre, et attendit.
Le roi fit souper sa bru avec sa ma�tresse, et se montra d�une gaiet� charmante, surtout lorsqu�il eut vu madame la dauphine accueillir madame du Barry mieux encore qu�elle ne l�avait fait � Compi�gne.
[3] �Macte animo, generose puer!� (lat.) � �Courage, noble enfant!� (Virgile, l'�n�ide, 9, 641).