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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Cette notion est une véritable nouveauté. Toutefois, elle n’occupe, dans la politique extérieure de la Russie – comme de toutes les autres puissances – qu’une place de troisième ordre. Le premier projet concret soumis à Nicolas II reste dans le cadre traditionnel de la politique étrangère russe. À la fin de 1896, l’ambassadeur de Russie à Constantinople, Nelidov, adresse une note sur les catastrophes qui menacent, dans un avenir très proche, l’Empire ottoman et recommande, en conséquence, de prendre sans délai le Bosphore. Le ministre de la Guerre, Vannovski, et le chef de l’état-major général, Obroutchev, sont prêts à mener l’opération. Le général Obroutchev va même jusqu’à mettre au point un plan d’attaque, prévoyant un débarquement de troupes dans le Bosphore, sur des radeaux. Les minutes officielles du conseil au cours duquel la question est examinée, rapportent « l’opinion du secrétaire d’État Witte » qui fait cette mise en garde : « La prise du Bosphore, sans l’accord des grandes puissances est, aujourd’hui et dans les circonstances actuelles, extrêmement risquée et peut avoir les conséquences les plus funestes1. » On renonce à progresser vers le sud. En 1897, N. Leontiev, officier russe en retraite et conseiller militaire du négus Ménélik II, rentre d’Abyssinie à Pétersbourg. Un projet se fait jour, celui de prendre l’Abyssinie sous la protection de la Russie. Une première mission diplomatique russe officielle est envoyée en Éthiopie.

L’engouement pour des projets souvent irréalistes est un trait de caractère de Nicolas II. Il s’intéresse ainsi à l’idée de construire un pont sur le détroit de Behring, ou à celle d’installer une sorte de barrière électrique aux frontières de l’empire. L’orientation générale de sa politique étrangère met quelque temps à se cristalliser. La ronde des ministres des Affaires étrangères, inhabituelle pour la Russie, est la preuve même de ces hésitations. Entre 1816 et 1895, trois ministres ont dirigé (sous le contrôle méticuleux des différents empereurs) les affaires extérieures de l’empire. Ils seront également trois entre 1895 et 1900.

Quand Plehwe parle d’une « petite guerre victorieuse », il connaît déjà parfaitement l’ennemi : c’est le Japon. Ce choix ne s’explique pas seulement par l’aisance de la victoire, qui ne fait pas le moindre doute. Nommé ministre de la Guerre, le général Kouropatkine n’est en désaccord avec son prédécesseur, le général Vannovski, que sur un point. Kouropatkine estime que la proportion, au front, doit être d’un soldat russe pour un soldat japonais et demi. Vannovski, lui, est partisan d’un Russe pour deux Japonais.

L’Extrême-Orient reste la seule frontière ouverte de l’empire, depuis que la frontière méridionale a atteint l’Afghanistan. En outre, la question des Détroits est un nœud trop embrouillé, liant toutes les puissances occidentales, pour qu’on puisse le rompre d’un coup. En Extrême-Orient, les perspectives d’expansion sont immenses.

En 1891, Alexandre III envoyait l’héritier en voyage au Japon. Un séjour qui fallit se terminer tragiquement : un policier japonais fou blesse Nicolas d’un coup de sabre. Le futur empereur ne l’oublie pas. Dans son journal, il ne nomme pas les Japonais autrement que « les macaques ». On peut toutefois penser qu’en envoyant le grand-duc héritier au pays du Soleil Levant, Alexandre III ne se souciait pas seulement d’élargir les connaissances géographiques de son fils. À partir de 1891, la construction du chemin de fer de Sibérie est fortement accélérée. En 1894, il atteint Omsk, et l’année suivante, Krasnoïarsk.

« Sur le tranchant de sa voie ferrée », dira un historien russe, la Russie pénètre dans « la zone de concurrence économique et politique internationale, dans le Pacifique2 ». En 1894, le Japon entre en guerre contre la Chine – un conflit qu’il termine l’année suivante, par une fracassante victoire. Par le traité de Shimonosaki, il obtient la presqu’île de Liao-tung, avec Port-Arthur. En d’autres termes, le Japon a désormais un accès sur le continent et il devient un voisin terrestre de la Russie. Le traité enregistre également la reconnaissance, par la Chine, de l’indépendance de la Corée et les intérêts particuliers du Japon en Manchourie.

Le traité de Shimonosaki, écrit ouvertement Witte, « me paraissait au plus haut point défavorable à la Russie… Le Japon arrivait sur le continent où nous avions des intérêts considérables, aussi la question se posait-elle de l’attitude que nous devions adopter ». Deux solutions sont possibles : partager la Chine avec le Japon, ou forcer ce dernier à quitter le continent. Sergueï Witte est partisan de la seconde solution. Pour lui, « la Russie a plus intérêt à avoir comme voisine une Chine forte, mais immobile ». En conséquence, « il importe de défendre par tous les moyens le principe d’intégrité et d’inviolabilité de l’empire chinois3 ». Comme tous les auteurs de Mémoires, Witte a tendance à embellir quelque peu ses points de vue. Il ne veut pas que le Japon ait sa part de Chine, considérant que la Russie est en mesure d’infiltrer pacifiquement l’Empire céleste.

Avec le soutien de la France et de l’Allemagne, la Russie contraint le Japon à renoncer à la presqu’île de Liao-tung. En décembre 1903, Nicolas II évoque ces événements vieux de huit ans : « La Russie, alors, dit fermement au Japon : “Arrière”, et il obtempéra4. » En 1896, la politique de Witte porte ses fruits : en mai, un accord secret est passé entre la Russie et la Chine ; les deux parties s’engagent à se porter assistance, « par toutes leurs forces maritimes et terrestres », en cas d’agression du Japon. En août, un contrat est signé pour la construction et l’exploitation d’une ligne de chemin de fer d’Orient et de Chine, passant par la Manchourie et raccourcissant considérablement la distance jusqu’à Vladivostok. Ce gain en kilomètres permet notamment d’accélérer la construction de la voie ferrée. Mais, plus importante encore est l’intégration pacifique de la Manchourie dans la zone d’influence russe, ce qui ouvre des perspectives de développement économique du territoire. Pour financer la construction du chemin de fer, une banque russo-chinoise est créée : les cinq huitièmes du capital sont fournis par un groupement de banques françaises, et le reste par la Banque internationale de Pétersbourg. Toutefois, les Français n’ont que trois sièges au conseil d’administration, alors que les Russes en détiennent cinq. Les membres russes du conseil sont nommés par le ministre des Finances qui, de fait, dirige toute l’activité de la banque.

Pour le contre-amiral Abaza, chargé des affaires du Comité d’Extrême-Orient, « le chemin de fer russe de Manchourie est une sorte de drapeau national solennellement déployé, précédant la progression triomphale de la Russie à travers un territoire étranger en passe d’être conquis ».

Outre la Manchourie, la Corée est l’objet d’un intérêt aigu de la Russie. En 1896, des représentants russes et japonais signent le Mémorandum de Séoul, qui reconnaît la position dominante des Russes en Corée. Le roi de Corée, surveillé de près par les Japonais, se place sous la protection de la mission russe. La Russie refuse de partager la péninsule coréenne en zones d’influence. En effet, argue le ministre des Affaires étrangères Lobanov-Rostovski, « en cédant au Japon, par traité, l’extrémité sud de la péninsule coréenne, la Russie renonçait formellement, une fois pour toutes, à la partie de la Corée la plus importante sur le plan de la stratégie et de la flotte militaire, liant par là même volontairement, dans l’avenir, sa liberté de mouvement5 ».

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