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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’abandon de la « ligne Witte » de progression pacifique en Chine, par le biais du chemin de fer, est impulsé par la prise de la baie de Chiao-chou, dans la province du Shan-Tung, par les Allemands. Au lieu de protester contre cette agression dirigée contre la Chine avec laquelle elle a un traité d’alliance, la Russie décide de mettre à profit ce précédent.

Un spécialiste contemporain des causes de la guerre russo-japonaise note : « Le tsar était mû par une sorte de désir incontrôlé de progresser vers l’Extrême-Orient et de s’emparer des pays qui s’y trouvaient, afin que la Russie dominât le Pacifique6. » La formule « désir incontrôlé » retient l’attention. On peut dire que Nicolas II est en quelque sorte possédé par l’Extrême-Orient. Aux conseils, dans les entretiens avec ses ministres et ses hommes de confiance, l’empereur ne cesse de répéter : « La Russie a incontestablement besoin, tout au long de l’année, d’un port libre et ouvert. » Il en fait mention pour la première fois en marge d’une note de Lobanov-Rostovski, à propos du traité de Shimonosaki. Nicolas II est favorable au partage de la Chine et de la Corée. Ayant contraint le Japon à renoncer à la presqu’île de Liao-tung, il n’en réaffirme pas moins sa résolution : « Faire en sorte, autant que possible, d’acquérir un port qui ne soit pas pris par les glaces, dans la mer de Chine ou du Japon7 ». Kouropatkine rapporte à Witte ses entretiens avec l’empereur : « Notre souverain a des projets grandioses en tête : offrir à la Russie la Manchourie, aller vers un rattachement de la Corée à la Russie. Il rêve également de prendre le Tibet sous son autorité. » Le général Kouropatkine évoque d’autres « projets grandioses » de Nicolas II : « Il veut prendre la Perse, s’emparer, non seulement du Bosphore, mais également des Dardanelles. »

L’histoire russe a suffisamment démontré l’utilité des rêves pour les bâtisseurs de grands empires. Le rêve, le projet fantastique qui s’insinue dans l’esprit d’un souverain, demeure en héritage à ses successeurs, même si lui n’arrive pas à le réaliser. Les rêves de Nicolas II concernant le Pacifique ne s’éteindront pas avec lui ni avec l’Empire de Russie. On notera que le partage de la Corée, au milieu du XXe siècle, au niveau du trente-huitième parallèle, sera la concrétisation des plans débattus par la Russie et le Japon à l’extrême fin du XIXe siècle.

Compagnon de voyage du futur empereur Nicolas II, lors de son séjour au Japon, le prince Oukhtomski se montre d’une éloquence pleine de hauteur dans le second volume de ses carnets de route : « Les ailes de l’aigle russe se sont déployées trop loin au-dessus de l’Asie pour qu’on nourrisse le moindre doute à cet égard : c’est dans notre lien organique avec tous ces pays qu’est le gage de l’avenir, et la Russie d’Asie y sera la simple dénomination de l’Asie8 tout entière. »

L’ouvrage paraît en octobre 1900. On le lit non sans angoisse en Angleterre, y percevant en particulier une invite pour les Anglais à quitter l’Inde. Mais la cible du livre est le Japon.

L’obtention, par l’Allemagne, d’un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur le port de Ch’ing-tao et certains territoires environnants de la baie de Chiao-chou, ainsi que de concessions pour construire des chemins de fer dans le Shan-tung, persuade Nicolas II de la nécessité de se hâter. Witte, opposé à une intrusion directe en territoire chinois, rappelle le traité signé. Mais, ministre docile, il parvient (en distribuant tous les pots-de-vin qu’il faut aux fonctionnaires chinois) à la conclusion d’un accord cédant à bail à la Russie, pour vingt-cinq ans, la presqu’île de Liao-tung (que le Japon a perdue) et élargissant la concession accordée à la société du chemin de fer d’Orient et de Chine, en vue de construire une ligne vers les ports libres de Danlanvan et Port-Arthur.

Après l’Allemagne et la Russie, l’Angleterre et la France se précipitent vers la Chine, obtenant des baux pour « leurs » ports et concessions ferroviaires. Les acquisitions russes engendrent de vives tensions avec le Japon. Les diplomates du tsar font des concessions sur la Corée, renonçant à de précédents avantages russes. En 1899, la Russie et l’Angleterre s’entendent sur une répartition des constructions ferroviaires en Chine : au nord de la Grande Muraille, les concessions sont russes, et dans le bassin du Yang-Tsê, anglaises.

Au cours de l’été 1900, un soulèvement anti-impérialiste éclate en Chine, gagnant rapidement tout le nord du pays et la Manchourie. L’armée rallie les insurgés qui assiègent le quartier étranger de Pékin : les bâtiments des ambassades et des missions se transforment en forteresse, en prévision de l’assaut et dans l’attente de secours. À l’origine de cette révolte, la secte de Lotus Blanc des « Poings de justice ». Le poing qui orne son drapeau conduit les étrangers à parler de « Révolte des Boxers ». Les « Boxers » poussent instantanément les puissances concernées par le partage de la Chine déjà entamé, à faire front commun. Les troupes envoyées par les pays européens, l’Amérique et le Japon, comptent, dans la première moitié de juin, trente-cinq mille hommes et cent six pièces d’artillerie. Le noyau de cette armée internationale est constitué par les troupes russes ; elle est placée sous le commandement du général russe Linevitch. Elle a tôt fait de battre les unités chinoises et les insurgés mal entraînés, et s’empare de Pékin, libérant les Européens et pillant impitoyablement la capitale chinoise.

En Manchourie, les « Boxers », alliés aux soldats, prennent des postes russes et des colonies le long de la voie ferrée en construction, mais ils sont vite défaits par l’armée russe qui reste en Manchourie. La Russie reçoit sa part des énormes contributions que la Chine se voit contrainte de verser aux vainqueurs, aux termes du traité de 1901. Occupant la Manchourie, elle ne se hâte pas de la quitter. Le ministre des Affaires étrangères, Lamsdorf, met en garde contre les intentions belliqueuses du Japon et suggère d’évacuer la Manchourie, ce qui, de son point de vue, apaiserait Tokyo. À l’inverse, le ministre de la Guerre, Kouropatkine, prône une occupation à long terme, puis le rattachement de la partie nord à la Russie, ou sa vassalisation, à l’instar de Boukhara.

Sachant parfaitement ce qu’il veut et préparant avec soin la concrétisation de ses plans, le Japon signe, en janvier 1902, un traité avec l’Angleterre. La diplomatie russe répond en acceptant un retrait de Manchourie, en trois temps. L’accord est signé en mars 1902. À l’automne, la première étape de l’évacuation est réalisée. La résistance obstinée du ministre de la Guerre stoppe le départ des troupes russes. La tension se renforce avec le Japon. Mais, à Pétersbourg, on se refuse à le voir. « Il n’y aura pas de guerre », explique Nicolas II à l’empereur germanique, « parce que je ne le veux pas ».

L’isolement diplomatique de la Russie s’accroît. Guillaume II ne ménage pas ses efforts pour encourager les projets de l’empereur russe en Extrême-Orient. Dans ses lettres, il s’adresse à Nicolas II en l’appelant « l’amiral de l’océan Pacifique », et signe : Guillaume II, « amiral de l’océan Atlantique ». Mais en 1902, après la signature du traité anglo-japonais, Berlin informe le Japon que la situation de 1895 ne se reproduira pas. En d’autres termes, l’Allemagne n’empêchera pas le Japon d’acquérir des territoires sur le continent. La France, au contraire, désapprouve formellement la politique de conquêtes menée par la Russie en Extrême-Orient, car elle détourne Pétersbourg de l’essentiel – du point de vue de Paris –, les frontières allemandes, et permet à Guillaume II d’imposer son hégémonie en Europe.

Parmi les facteurs poussant la Russie à une guerre contre le Japon, il y a l’action des « Biezobrazoviens », membres d’un groupe fondé par un officier de cavalerie en retraite, Alexandre Biezobrazov. Présenté à Nicolas II par le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, Alexandre Biezobrazov réussit à passionner le tsar pour un projet absolument fantastique qui permettrait à la Russie de se rendre maîtresse de la Manchourie et de la Corée, « sans verser une goutte de sang ». Le général Kouropatkine note dans son journal que Biezobrazov a littéralement « hypnotisé » le tsar9.

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