Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Homme d’État le plus éminent de Russie – avec Stolypine – au temps du dernier empereur, Sergueï Witte est un monarchiste fervent ; il estime que des réformes urgentes s’imposent en Russie et que, pour cela, un pouvoir autocratique est nécessaire. Il est aussi un partisan convaincu de l’empire. Un empire qu’il appréhende pourtant autrement que les « vrais Russes », comme il aime à dire ironiquement. Witte critique la politique menée depuis de nombreuses années envers les nationalités. Son erreur fondamentale, estime-t-il, est que « nous n’avons pas encore pris conscience de ce que, depuis le temps de Pierre le Grand et de Catherine la Grande, il n’y a pas la Russie, mais l’Empire russe. Quand des étrangers forment près de 35 % de la population et que les Russes se divisent en Grands-Russes, Petits-Russes et Biélorusses, il est impossible, aux XIXe et XXe siècles, de mener une politique qui ignore ce fait d’une importance historique capitale, qui ignore les particularités des autres nationalités entrant dans la composition de l’Empire russe – leur religion, leur langue, etc. La devise d’un tel empire ne saurait être : « Je ferai de tous des Russes8. »
La clairvoyance de Sergueï Witte ne tarde pas à se confirmer : la question nationale est une des deux grandes causes – avec la question agraire – de la chute de l’empire.
À la veille du XXe siècle, rares sont les hommes politiques russes qui voient le passé – et l’avenir – de l’Empire russe aussi lucidement que le voyait le ministre des Finances d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais les inégalités dont sont victimes les « étrangers » de l’empire ne constituent qu’une partie des problèmes. Plus grave est l’absence de droits civiques pour les paysans qui forment l’écrasante majorité de la population. Au début du XXe siècle, ayant épuisé toutes les possibilités offertes par la réforme de 1861, la paysannerie commence à s’agiter ; elle est aussitôt en butte à une répression au moins aussi dure que celle appliquée aux « étrangers ». Lorsque, en 1902, des troubles paysans éclatent dans les gouvernements de Poltava et de Kharkov, embrasant un territoire qui abrite près de cent cinquante mille personnes, plus de dix mille soldats et officiers sont envoyés pour mater la révolte. Les meneurs ont droit aux verges, comme des enfants. Rappelons que les châtiments corporels n’existent plus, alors, en Russie que pour les paysans.
La résistance à la politique héritée d’Alexandre III ne fait que croître. Toute la société se radicalise. Le 14 février 1901, le premier coup de feu retentit à Pétersbourg, après une longue accalmie. Piotr Karpovitch, ancien étudiant de l’université de Moscou, se rend à l’audience du ministre de l’Instruction publique Bogoliepov et le tue ; il entend protester ainsi contre les châtiments infligés à des étudiants coupables d’avoir pris part à une manifestation. Ex-ministre de la Guerre, Vannovski, connu pour ses positions conservatrices à l’extrême, est nommé à l’Instruction publique. Un an plus tard, le 2 avril 1902, le ministre de l’Intérieur, Dmitri Sipiaguine, est assassiné à son tour, par un ancien étudiant, Stepan Balmachev.
Nicolas II nomme à l’Intérieur Viatcheslav von Plehwe (1846-1904) et lui confie la tâche de remettre de l’ordre au sein de l’empire. Directeur du département de la police au temps de Loris-Melikov, Plehwe a de la sympathie pour les idées constitutionnelles. Mais, devenu par la suite un proche collaborateur du comte Ignatiev, il mène une politique des plus conservatrices. Il y demeure fidèle, tandis qu’il sert sous les ordres de Dmitri Tolstoï. Sergueï Witte, qui estime que le souverain doit s’appuyer sur le peuple (sur la noblesse, selon Plehwe), voit un défaut majeur au nouveau ministre de l’Intérieur, nommé, pour un bref laps de temps, dictateur de Russie : c’est un « renégat ». Witte est convaincu que Plehwe, Polonais d’origine, catholique, s’est converti à l’orthodoxie « pour des avantages matériels ».
Witte explique la politique de Plehwe par le fait que, « renégat et non russe, il était prêt, bien sûr, afin de se montrer un Russe et un orthodoxe authentiques, aux mesures les plus contraignantes envers tous les sujets non-orthodoxes de Sa Majesté ». Peu avant sa mort, Lénine parviendra à la même conclusion, considérant que les « étrangers » – il songera alors à Staline – ont souvent tendance à « en rajouter » sur le plan du patriotisme russe.
Paul Milioukov dit à propos de la première décennie du règne de Nicolas II : il y a deux Russie, celle de Léon Tolstoï et celle de Plehwe. On peut ajouter qu’il y a aussi deux lignes gouvernementales : celle de Witte et celle de Plehwe. Nicolas II donne à Witte la possibilité de « danser sur une jambe », en prenant des mesures pour favoriser le développement économique du pays. Plehwe, cependant, « danse sur l’autre jambe », prenant les mesures les plus radicales pour remettre de l’ordre dans l’Empire en ébullition.
Après la mort de Nicolas Ier, Alexis Khomiakov, nous l’avons dit, persuadait ses amis que le prochain tsar serait meilleur. Le poète et philosophe avait découvert ce qu’il tenait pour une loi : l’alternance des bons et mauvais souverains. Alexandre II devait confirmer la théorie de Khomiakov. Il en fut de même pour Alexandre III, contre-réformateur, succédant à un réformateur. Nicolas II rompt d’emblée la tradition, respectée par tous les souverains russes et sans doute à la base du « système » de Khomiakov. Chacun (ou chacune) abolit ce qu’a fait son prédécesseur, le corrigeant, l’améliorant. Nicolas II, lui, ouvre son règne par cette déclaration : « Que tous sachent que, consacrant toutes mes forces au bien de mon peuple, je maintiendrai les principes de l’autocratie de façon aussi ferme et inébranlable que les maintenait feu mon inoubliable père. » Dans le même discours – le jeune tsar s’adresse aux représentants de la noblesse, des zemstvos, des villes et des troupes cosaques, venus le féliciter pour son couronnement –, on trouve ces paroles qui se répercutent à travers toute la Russie : « Je sais que, ces derniers temps, ont retenti, dans certaines assemblées de zemstvos, les voix d’hommes engoués du rêve insensé d’une participation du Zemstvo à la conduite des affaires intérieures… » Le texte préparé à l’intention de l’empereur comporte les mots : « le rêve sans fondement » ; mais Nicolas II, qui n’a pas l’habitude de parler en public, lit à la place : « le rêve insensé », renforçant ainsi considérablement sa décision de suivre les traces de son père et de demeurer un monarque absolu.
Dans la bonne tradition russe, l’avènement de Nicolas II est inattendu. Nicolas est l’héritier en titre. Sur ce plan, aucun doute possible. Mais Alexandre III est encore jeune et plein de forces. Nul ne s’attend à ce qu’il meure, et encore moins Nicolas, mal préparé à assumer le fardeau de la conduite de l’empire.
Nicolas II reçoit une remarquable formation ; son instruction dure treize ans. Les langues anciennes, les rudiments de gymnastique y sont remplacés par des rudiments de sciences naturelles, et au français et à l’allemand vient s’ajouter l’anglais. Ses trois dernières années d’études sont consacrées à l’apprentissage de l’art militaire ainsi que des grands principes des sciences juridiques et économiques. Ses maîtres comptent parmi les meilleurs spécialistes de Russie. Le savoir, toutefois, n’intéresse que modérément l’héritier. Sergueï Witte qui, de nombreuses années durant, sera le ministre de Nicolas II, dit de lui : « Incontestablement, c’est un homme à l’esprit vif et aux capacités rapides : il saisit et comprend tout très vite9. » En même temps, se souvient l’ancien ministre des Finances, « l’empereur Nicolas II a, pour notre temps, l’instruction moyenne d’un colonel de la garde de bonne famille »10. Le problème n’est évidemment pas celui de l’instruction. Sergueï Witte reconnaît que, pour les capacités, Nicolas II « dépasse largement son auguste père. Mais Alexandre III avait d’autres facultés, qui faisaient de lui un grand empereur11 ».