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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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À la fin du XXe siècle, en Russie postsoviétique, le mot « mafia » connaît une vogue inouïe. Sans doute la mafia existe-t-elle. Mais le terme est employé pour expliquer tous les problèmes, répondre à toutes les questions. La « mafia » est synonyme de conspiration (sa composition change selon les opinions de ceux qui en parlent), visant à anéantir la Russie. Au début du siècle, l’explication la plus populaire est, non la « mafia », mais la « camarilla ». À l’origine, on désigne ainsi un groupe de conseillers secrets du roi d’Espagne Ferdinand VII (1784-1833), exerçant une influence sur lui par leurs dénonciations et leurs intrigues. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’historien libéral Constantin Kaveline (1818-1859) écrit à propos de la Cour de Russie. « La franchise est allée jusqu’à ce qu’on prononce le mot de “camarilla”, celle-ci faisant obstacle à tout et écartant du trône les gens honnêtes et raisonnables10. » À cette époque, le mot s’écrit encore en caractère latins. Sous le règne de Nicolas II, on commence à l’écrire en cyrillique, et chacun sait parfaitement de quoi il retourne. La composition de la « camarilla » à la Cour de Nicolas II est mouvante, mais l’essentiel reste intangible : une forte et secrète influence exercée sur la politique par des gens dont la valeur tient au seul fait que l’empereur les a rapprochés de lui.

En principe, la Russie renonce à ses prétentions sur la Corée, lorsqu’elle signe son traité avec le Japon. Alexandre Biezobrazov, toutefois, met au point un plan de pénétration « non officielle ». En 1897, il acquiert, auprès du gouvernement coréen, des concessions forestières, sur les rives du fleuve Yalu. En janvier 1903, sur l’ordre de Nicolas II, un crédit de deux millions de roubles est accordé à Biezobrazov, pour créer une compagnie d’exploitation du bois. Une brigade de « bûcherons », composée de six cents sous-officiers en retraite, est envoyée sur le Yalu. Le bruit court que Maria Fiodorovna, la mère de Nicolas II, et le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch comptent parmi les actionnaires.

En mai 1903, l’empereur démontre que la concession forestière n’est qu’un détail et qu’il s’agit bien, en réalité, du choix d’une ligne politique. Alexandre Biezobrazov est en effet nommé secrétaire d’État. Lors d’un conseil extraordinaire – Nicolas II en convoque, parfois, pour les décisions les plus graves –, malgré les protestations de Lamsdorf et de Witte, on décide d’inclure la Manchourie dans la zone d’influence politique et économique russe, et d’intensifier la capacité de combat de la Russie en Extrême-Orient. Lamsdorf et Witte refusent de signer le registre officiel où sont consignés les résultats du conseil. La politique extrême-orientale est désormais du ressort de Biezobrazov. Sa position se renforce dès lors que le ministre de l’Intérieur, Plehwe, prend le parti de la « camarilla ». En juin 1903, l’amiral Alexeïev est nommé gouverneur général d’Extrême-Orient, commandant de toutes les forces armées (maritimes et terrestres).

En août 1903, Sergueï Witte perd le ministère des Finances ; on lui confie le poste honorifique de président du Comité des Ministres. Lamsdorf se plaint, dans une lettre au tsar : « Si Biezobrazov déplace et nomme désormais les ministres, il devient tout bonnement infamant d’être ministre en Russie. » Et il exprime le vœu de se retirer des affaires. L’empereur lui répond : « Nous vivons en Russie, et non à l’étranger… Je ne tolère donc pas la simple idée d’une démission, d’où qu’elle vienne11. » Lamsdorf reste, mais les affaires d’Extrême-Orient ne sont dorénavant plus de la compétence du ministère des Affaires étrangères.

Nicolas II va vers une guerre contre le Japon, persuadé qu’elle n’aura pas lieu, puisqu’il ne le veut pas. Tout comme ses généraux, l’empereur est fermement convaincu que l’armée japonaise « n’est malgré tout pas une véritable armée et si nous devions en découdre avec elle, alors, pardonnez l’expression, nous la réduirions en bouillie12 ». Ainsi le tsar rassure-t-il son ministre des Affaires étrangères. Le prince Oukhtomski, qui se pique d’être un connaisseur de l’Extrême-Orient, explique à l’écrivain allemand Paul Rorbach : « On a surévalué le Japon en Europe, du point de vue de sa capacité militaire, depuis sa victoire sur la Chine. Les Japonais n’ont pas encore eu une seule fois affaire aux armées européennes13. »

Les événements s’accélèrent, sans que Pétersbourg en ait le moins du monde conscience. Le 31 décembre 1903, le Japon exige, dans une note impérieuse, le retrait des troupes russes de Manchourie. Pétersbourg ne répond pas. Le 24 janvier, Tokyo rompt ses relations diplomatiques avec la Russie. L’amiral Alexeïev télégraphie à Pétersbourg, demandant l’autorisation de commencer la mobilisation et d’instaurer l’état de guerre. On lui enjoint de poursuivre les « échanges de vues » avec le gouvernement japonais. Le lendemain, le comte Lamsdorf adresse un télégramme au gouverneur-général, lui expliquant que « la rupture des relations diplomatiques n’implique absolument pas le début d’une guerre… ».

Le Japon voit la situation autrement. Dans la nuit du 26 au 27 janvier, des torpilleurs japonais attaquent l’escadre russe de Port-Arthur. Le 26 janvier, Nicolas II note dans son journal : « À huit heures, sommes allés au théâtre ; on donnait la Roussalka ; excellent. Une fois rentré, reçu un télégramme d’Alexeïev, m’informant que, cette nuit, des torpilleurs japonais sont passés à l’attaque… Et cela, sans déclaration de guerre. Le Seigneur nous vienne en aide ! » Le lendemain, l’empereur écrit : « À quatre heures, allé à la cathédrale pour le Te Deum, en traversant les salles combles. Sur le chemin du retour, des hourras assourdissants ! Partout, d’ailleurs, des manifestations touchantes d’un enthousiasme et d’une indignation unanimes contre l’insolence des Japonais14. »

Comme toujours dans son journal, Nicolas II se montre efficace et d’une extrême retenue. Il pourrait, en effet, évoquer l’authentique enthousiasme suscité par son apparition à la fenêtre ouverte du Palais d’Hiver. L’explosion de patriotisme déclenchée par l’attaque des « perfides Japonais », par l’insolence des « macaques » agressant la Russie, dépasse – au dire des journaux de l’époque – tout ce que le pays a connu jusqu’alors : jamais on n’avait vu une telle exaltation de toutes les couches de la population, ni au commencement de la guerre de Crimée, ni pour les guerres contre les Turcs.

Puis, vient l’annonce des défaites. Défaites sur terre et sur mer. Le général Kouropatkine commande l’armée. Avant de partir pour le front, il rend visite à Witte qui lui donne ce conseil : en arrivant à Moukden où se trouve le commandant en chef, l’amiral Alexeïev, le faire aussitôt arrêter et l’envoyer à Pétersbourg. « L’assurance de tous nos revers militaires se trouve dans le double pouvoir qui se fera jour dès votre arrivée15. »

Witte a raison et Kouropatkine ne tarde pas à se convaincre du caractère néfaste d’un « double pouvoir » à la guerre. Cependant, la situation ne change pas, même après la nomination du général Kouropatkine au poste de commandant en chef. La guerre contre le Japon est d’emblée vouée à l’échec. La dédaigneuse sous-estimation de l’ennemi, le flou des visées, l’absence de conception stratégique pour les opérations militaires (remplacée par l’idée de réitérer la « débâcle de Napoléon », en attirant les armées japonaises en Manchourie), la faible préparation des officiers, un armement inférieur à celui des Japonais – autant de conditions qui assombrissent la joie des premiers jours. Durant l’automne 1904, l’armée de Kouropatkine perd les batailles de Liao-lang et de Shakhe. La Russie entonne des chants emplis de mélancolie à propos des collines de Manchourie, où l’on verse le sang russe. À la bataille décisive de Moukden, en février 1905, Kouropatkine subit à nouveau une défaite retentissante. Il est remplacé à son poste de commandant en chef par le général Linevitch qui entraîne l’armée russe vers des positions fortifiées et attend la suite des événements. En mai 1905, la Russie et le monde apprennent que l’escadre de l’amiral Rojdestvenski, partie de Libava et ayant coutourné l’Europe, l’Afrique et l’Asie pour venir au secours de Port-Arthur, a été anéantie par les Japonais dans le détroit de Tsou-shima. Port-Arthur se rend en décembre 1904, après deux cent trente-neuf jours de siège. Reste, en mémoire de cette défaite, la chanson du Fier Varègue qui préfère ouvrir les soupapes de fond et périr, plutôt que de se rendre à l’ennemi.

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