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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les rumeurs, les conversations sur les complots, sur les forces secrètes et diaboliques menaçant l’empire et l’autocratie, ne font que croître et se répandre, sur le fond des problèmes réels que la défaite militaire a poussés à la limite de l’explosion.

Tous savent où est le problème principal. « L’avenir de la Russie est étroitement lié à l’avenir de l’agriculture russe… L’avenir de la Russie se trouve dans les campagnes2 », affirme l’auteur allemand d’un livre fortement antirusse, intitulé L’Avenir de la Russie et publié en 1906. En août 1905, au moment des pourparlers de paix de Portsmouth, le docteur Rudolf Martin, conseiller d’État au service impérial des statistiques, avait fait paraître son premier ouvrage : L’Avenir de la Russie et du Japon, dans lequel il annonçait la victoire japonaise. Le second livre, publié au plus fort de la révolution russe, déclare que la Russie n’a pas d’avenir, car l’agriculture russe est sans perspective. En 1969, l’auteur de la très officielle Histoire économique de l’URSS, V. Tchentoulov, affirme : « La question agraire fut la question centrale de la première révolution russe3. »

En 1898, Sergueï Witte adressait au jeune tsar une note dont le sujet tenait en deux phrases : « La question paysanne est aujourd’hui, j’en suis profondément convaincu, une question de premier plan dans la vie de la Russie. Il est indispensable d’y mettre de l’ordre4. »

Le ministre des Finances emploie une formule prudente : « mettre de l’ordre ». Il ne veut pas effrayer l’empereur par des propositions révolutionnaires. Il rappelle la grande réforme de 1861, qui a libéré les paysans russes du servage, et évoque la nécessité de remettre de l’« ordre » dans les campagnes, de résoudre les problèmes accumulés durant les décennies qui ont suivi l’émancipation. Sergueï Witte argumente en financier : avant la libération, le budget était de trois cent cinquante millions de roubles ; l’émancipation a permis de le porter à un milliard quatre cents millions. La population de Russie est de cent trente millions de personnes. En France, cependant, le budget équivaut à un milliard deux cent soixante millions de roubles, pour trente-huit millions d’habitants, et celui de l’Autriche à un milliard cent millions de roubles pour quarante-trois millions de personnes5.

La Russie, explique le ministre des Finances, a besoin de moyens pour une industrialisation intensive du pays. L’agriculture, principale source de revenus pour l’État, n’en fournit pas assez.

L’énergie impulsée par 1861 s’est épuisée. Les paysans intéressent Witte principalement en tant que contribuables. Il ne cesse d’augmenter le poids des impôts, mais l’État a des besoins de plus en plus importants. L’appauvrissement des paysans met un terme à la pression fiscale, le mécontentement grandit dans les campagnes, se transformant en révolution. Aux années 1880 et 1890, plutôt paisibles, succèdent les turbulentes années 1900. Parmi les principales causes de cette agitation, se trouvent l’accroissement de la population rurale et la venue d’une nouvelle génération, postérieure à l’abolition du servage.

Les troubles paysans, la révolution de 1905-1906 sont placés sous un grand mot d’ordre, traduisant la principale visée de la population rurale : plus de terre ! En 1917, les bolcheviks l’emporteront parce qu’ils choisiront pour slogan, outre l’arrêt immédiat de la guerre : la terre aux paysans ! Dans les premières années du XXe siècle, la vie politique se développe en Russie à une vitesse fulgurante : une multitude de partis apparaît, reflétant les tendances les plus diverses. Dans leur immense majorité – tous les partis révolutionnaires et de nombreux mouvements libéraux ou centristes –, ils soutiennent la revendication paysanne.

Le manque de terre dont souffrent les paysans et la possibilité d’y remédier en la retirant aux propriétaires nobles est l’un des premiers mythes russes du XXe siècle. Un mythe qui perdure, malgré tous les faits le réfutant. Comme toujours, les arguments rationnels ne parviennent pas à ébranler la représentation mythique de la réalité. Et cela d’autant moins que le mythe est utile aux partis politiques qui l’exploitent dans leurs intérêts.

1906 voit la parution d’un ouvrage de P. Maslov, intitulé La Question agraire en Russie, comportant tous les éléments pour mettre fin au mythe. L’auteur dispose des données statistiques officielles. Les statistiques montrent tout d’abord qu’il y a de la terre en Russie, réduisant à néant toutes les considérations sur une quelconque « exiguïté » dans ce domaine. En soustrayant un tiers du territoire russe (au nord et au nord-est), impropre aux travaux agricoles, on obtient 2,1 dessiatines (une dessiatine équivaut à 1,092 hectare) de terre convenable par personne, contre 0,82 dessiatine en France, et 0,62 dessiatine en Allemagne6. Plus grave, dans ses conséquences, est le mythe des propriétaires détenant toute la terre. Les nobles, en fait, ne cessent de vendre des terres, à compter des années 1860. En 1905, les paysans possèdent près de cent soixante-quatre millions de dessiatines, les nobles cinquante-trois millions (dont une part importante se compose de forêts). En 1916, 80 % des terres cultivables appartiendront aux paysans, qui loueront en outre à bail une partie de celles restées aux nobles7. Le partage des terres nobles après la révolution d’Octobre sera la preuve même du caractère mythique du slogan : « La terre aux paysans ! » Chaque paysan en obtiendra de 0,1 dessiatine (dans les gouvernements de Moscou, Novgorod et Viatka) à 0,50-1,00 (dans ceux de Pétersbourg ou Saratov)8.

Le caractère mythique de la principale revendication paysanne soutenue par les partis politiques, ne change rien à un fait bien réel : la pauvreté d’une partie considérable de la paysannerie. « À peine plus de la moitié vivent, les autres ne font que survivre », déclare Witte à Nicolas II9. Le retard de l’agriculture russe s’explique par son rendement extrêmement faible. Les paysans produisent de deux à quatre fois moins que leurs homologues des pays européens. « Le paysan allemand, annonce fièrement Rudolf Martin, tire aujourd’hui de sa terre un revenu trois fois supérieur à celui du moujik russe10. » Pour produire la quantité de grain que le paysan russe tire d’une terre de 2,6 dessiatines, le « Français n’a besoin que d’une surface d’une demi-dessiatine11 ».

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