Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Aucun règne n’a connu autant de signes, prophéties et prédictions, aucun n’a été enveloppé d’un voile aussi opaque de mysticisme, jamais on n’a tenté aussi désespérément de percer l’avenir. En 1897, a lieu le premier (et dernier) recensement général de la population de l’empire. À la question : « activité exercée », Nicolas II répond : « Maître de la terre russe ». Le fils d’Alexandre III n’a aucun doute sur ce point. Pas plus qu’il n’en a sur le fait qu’il faut poursuivre la politique paternelle. Remplaçant la plupart des anciens ministres – le jeune tsar n’apprécie guère leurs airs de mentors –, Nicolas II maintient toutefois à son poste le ministre des Finances, Sergueï Witte. Le ton cassant de ce dernier, ses jugements sans ambiguïté, son assurance ne plaisent pas à l’empereur, mais il approuve sa politique de développement économique intensif de la Russie. Witte veut achever la réforme financière qu’il a commencée sous le règne d’Alexandre III et assurer la parité de la monnaie. Il rapporte dans ses Mémoires que « toute la Russie pensante, ou presque, était opposée à cette réforme : d’abord, par ignorance en la matière, ensuite par habitude, enfin, en raison des intérêts particuliers présumés de certaines classes de la population1 ». Witte n’a qu’une force de son côté, mais « la plus forte de toutes : la confiance de l’empereur ». Et le ministre de conclure : « La Russie doit la parité de la monnaie au seul Nicolas II2. »
Le 3 janvier 1897, le rouble-or est instauré. La principale pièce d’or est l’impérial (quinze roubles) ; on frappe aussi un demi-impérial (sept roubles cinquante kopecks). Les billets de crédit s’échangent librement contre de l’or. Les assignats s’ornent de cette inscription : « La Banque d’État change en pièces d’or les billets de crédit, sans limitation de sommes. Le change des billets de crédit officiels est garanti par tout l’avoir de l’État. »
La remise en ordre du système financier donne une nouvelle impulsion au développement de l’industrie. Le ministre des Finances place au tout premier plan la croissance de l’industrie lourde, y voyant le gage de l’indépendance de l’État. À Pétersbourg et dans ses environs, poussent les géants de la métallurgie, les usines Poutilov, Oboukhov, et les chantiers navals de la Neva. Les gouvernements de Moscou et de Vladimir deviennent les principaux centres de l’industrie textile. On ne cesse, en outre, d’accroître le réseau des chemins de fer.
Les progrès réalisés dans le domaine du développement économique entraînent des mouvements sociaux, ainsi qu’un essor de la culture russe qui connaît, dans la première décennie du XXe siècle, son « Âge d’argent ». Refusant de voir les conséquences d’une politique économique qu’il soutient par ailleurs, Nicolas II fait tout pour que les fondements du pouvoir absolu demeurent intangibles.
Les cibles ne changent pas : les zemstvos qui souhaitent un élargissement de leurs droits et de leur participation à la gestion des affaires locales, et rêvent d’être représentés au sein des organes centraux de pouvoir ; les marches, où les minorités nationales commencent à parler de leurs droits ; l’Université, de plus en plus contrôlée. Après une longue accalmie, des troubles éclatent dans les campagnes. Des ouvriers font grève au sud de la Russie.
La politique de contre-réforme d’Alexandre III avait pu être menée sans rencontrer de résistance : toutes les couches de la société étaient sous le choc de l’assassinat d’Alexandre II et l’anéantissement de la « Volonté du Peuple » avait porté un coup sérieux au mouvement révolutionnaire. La société russe commence à reprendre ses esprits en 1891. La terrible famine qui sévit dans le gouvernement de Samara – elle touche près d’un million de personnes – suscite une vague de sympathie : le gouvernement alloue des moyens considérables aux secours, qui restent malgré tout insuffisants. On décide alors d’organiser, financés par l’opinion, des lieux de ravitaillement et de soins. Léon Tolstoï se rend lui-même à Samara pour y instaurer des points de ravitaillement. Les institutions du Zemstvo participent aux opérations d’aide aux affamés. L’opinion découvre ainsi qu’il est possible de mener des actions concertées, hors des structures gouvernementales. Un jeune avocat stagiaire, qui vit à Samara en 1891 et répond au nom de Vladimir Oulianov (le futur Lénine), perçoit tout le danger de ce mouvement de l’opinion. Il est contre l’aide aux affamés, car « la faim, en détruisant les économies paysannes, détruit aussi la foi, non seulement dans le tsar, mais encore en Dieu et, avec le temps, elle poussera inévitablement les paysans sur la voie de la révolution, favorisant sa victoire3 ». Cette vision des choses n’a guère de succès, à l’époque, où la satisfaction devant les résultats positifs de l’action menée par la société, l’emporte.
La première déclaration publique de Nicolas II avait anéanti d’un coup l’espoir (le « rêve insensé ») d’un élargissement du rôle joué par les institutions du Zemstvo. Accusés de libéralisme, les représentants des zemstvos sont en butte aux persécutions. La politique se fait plus agressive encore aux marches de l’empire. La Finlande en est, depuis toujours, la composante la plus paisible. Alexandre III disait : « La Constitution finlandaise ne me plaît guère. Je ne permettrai pas qu’elle s’étende, mais ce qui a été donné à la Finlande par mes ancêtres est pour moi une obligation, autant que si je l’avais accordé moi-même4. »
En 1898, Nicolas II nomme gouverneur-général de Finlande Nikolaï Bobrikov qui, non seulement viole la Constitution accordée, mais entreprend de russifier la population : « Imposer la langue russe, inonder la Finlande d’agents russes, renvoyer les sénateurs et les remplacer par des hommes n’ayant rien à voir avec la Finlande, et puis expulser du territoire finlandais ceux qui, d’une façon ou d’une autre, s’élevaient contre pareil arbitraire5. » La Finlande entre en ébullition. Witte tente de persuader Nicolas II qu’il est « au plus haut point dangereux de créer une seconde Pologne aux portes de Pétersbourg…6 ». L’assassinat du gouverneur-général Bobrikov par un nationaliste finlandais en 1904, montre l’échec de la politique de russification.
En 1897, le général G. Golitsyne est nommé commandant en chef du Caucase. Il « partit en guerre contre toutes les nationalités vivant dans le Caucase, car il voulait russifier tout le monde7 ». Le commandant en chef se montre particulièrement hostile aux Arméniens – une politique qui jouit du soutien absolu de Pétersbourg. En juin 1903, le gouvernement promulgue un décret, confisquant tous les biens mobiliers et immobiliers de l’Église arménienne. Un coup est par là même porté à la culture arménienne, l’Église employant une partie des moyens dont elle dispose à des fins d’instruction et de bienfaisance. Dans une série de villes – dont Etchmiadzine, résidence du catholikos –, les biens de l’Église sont confisqués avec l’aide des forces armées. Les autorités locales encouragent les heurts entre populations musulmane et arménienne. Witte écrit, laconique : « La lutte des autorités contre les Arméniens se mua en lutte des Arméniens contre les musulmans. »
Suivant, là encore, les traces de son père, Nicolas II intensifie considérablement la politique antijuive. Sergueï Witte relève cette particularité de la législation antijuive sous le règne de Nicolas II : toutes les lois limitant les droits des juifs passent, non par le système législatif en vigueur et le Conseil d’État, mais par le Cabinet des ministres, comme autant de dispositions d’exception. Cela vient de ce que la volonté de transformer les juifs en citoyens de troisième ordre rencontre de sérieux adversaires. Comme l’écrit Witte : « Ces lois sont fondamentalement nuisibles aux Russes et à la Russie ; or j’ai toujours considéré – et je continue de considérer – la question juive, non du point de vue agréable aux juifs, mais du point de vue de ce qui est utile à nous autres, Russes, et à l’Empire de Russie. »