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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En août 1892, les généraux Obroutchev et Boisdeffre mettent au point une convention militaire, approuvée par Alexandre III. « Si la France, y lit-on, devait subir une offensive de l’Allemagne, ou de l’Italie soutenue par l’Allemagne, la Russie emploierait toutes les troupes dont elle peut disposer pour attaquer l’Allemagne. Si la Russie devait subir une offensive de l’Allemagne, ou de l’Autriche soutenue par l’Allemagne, la France emploierait toutes les troupes dont elle peut disposer pour attaquer l’Allemagne. » L’article 2 garantit la mobilisation immédiate et simultanée des forces armées de Russie et de France, en cas de mobilisation des forces de la « Triplice » ou d’une seule des puissances la composant. Vingt-deux ans plus tard, en 1914, cet article – comme d’autres – sera d’actualité. Une convention militaire similaire lie, depuis 1888, les États signataires de la « Triplice ».

Le chef de l’état-major russe, le général Obroutchev, est un ardent partisan d’un accord militaire avec la France. En 1863, Obroutchev, alors capitaine, avait refusé de « prendre part à une guerre fratricide », à l’époque où la division d’infanterie de la garde dans laquelle il servait, avait été envoyée écraser l’insurrection polonaise. Sa force de caractère, l’indépendance de ses jugements, ses talents militaires lui permettent cependant de faire une brillante carrière. Alexandre III a confiance en lui, bien qu’il n’ignore pas ses penchants « libéraux ». Le général Obroutchev considère que, dans le règlement des grandes questions de la politique étrangère russe (la Galicie et le Bosphore), les principaux ennemis de la Russie seront l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne qui lui est liée. De son point de vue, la solution ne pourra être que militaire. Aussi convient-il de se préparer au prochain conflit, en rééquipant l’armée, en entraînant la Flotte, en construisant des forts et des voies ferrées. Des alliances sont également indispensables ; or, l’alliée logique de la Russie est la France. Alexandre III partage ce point de vue.

Les préparatifs intensifs de l’Allemagne à la guerre – augmentation des effectifs militaires, agrandissement du réseau ferroviaire, adoption, en février 1893, d’une loi prévoyant en particulier une mobilisation accélérée de toutes les troupes, « afin de porter au plus vite, à l’aide de toutes les forces, un coup décisif à l’ennemi » – confirment les craintes russes.

Durant l’automne 1893, une escadre russe arrive à Toulon – réponse à la visite des Français à Cronstadt. Les marins russes ont droit, en France, au même accueil enthousiaste qu’avaient eu les marins français.

La visite de Toulon fait publiquement la démonstration que les deux pays continuent de se rapprocher. Dans le monde secret des chancelleries diplomatiques, on met alors au point les conditions d’une alliance défensive entre la Russie et la France. L’« Entente cordiale » est confirmée par un traité, signé au printemps 1894.

La Russie sort de son isolement politique. Elle est désormais membre d’une alliance, qui veut faire obstacle, en Europe, à la « Triplice ». Mais en octobre 1894, Alexandre III meurt. Malgré une santé qui semblait de fer, il n’a pas cinquante ans. C’est donc son fils, Nicolas II, qui devra faire entrer la Russie dans un nouveau siècle.

11 Le dernier empereur

D’Ivan III à Ivan IV, de Pierre le Grand et Catherine II aux trois Alexandre, le pouvoir autocratique a, semble-t-il, rempli sa mission historique.

Anatole LEROY-BEAULIEU.

L’effondrement d’un grand empire suscite d’abord une question : celle du pourquoi de son effondrement. L’Empire russe fête, en 1913, le tricentenaire de la maison Romanov et semble se trouver dans la plénitude de ses forces ; il occupe une digne place parmi les grandes puissances, connaît un remarquable essor économique et culturel. En février 1917, Nicolas II abdique pourtant et la Russie devient une république. Les contemporains des événements et leurs descendants, les historiens et les auteurs de romans historiques donnent une multitude de réponses à la question des causes de la chute de l’Empire russe.

Ces réponses sont divergentes. Vainqueurs et vaincus ne voient pas les choses de la même façon. Il en est de même pour les contemporains et leurs descendants, ou pour les habitants de l’empire et ceux qui considèrent les événements de l’extérieur. Il ne s’agit pas là, bien sûr, d’un phénomène spécifiquement russe. Pierre Menard, le héros du récit de Jorge Luis Borges, n’estime-t-il pas que la vérité historique est, non pas ce qui advient, mais ce que nous jugeons comme étant advenu1 ? Cette idée, qui sape les prétentions de nombreux historiens à découvrir la vérité absolue, sera confirmée par l’effondrement de l’empire soviétique, en 1991.

On discute encore à ce jour, soit plus de deux cents ans plus tard, des causes de la chute de l’Ancien Régime en France, du rôle de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans les événements. On imagine donc que le débat sur l’Ancien Régime russe, ainsi que sur le rôle du tsar et de la tsarine, présente un caractère nettement plus actuel : d’une part, il s’agit d’événements plus récents ; d’autre part, et surtout, dans le système soviétique, le passé appartenait à l’État dont le jugement sur l’histoire était péremptoire.

La soudaineté de l’effondrement de l’empire soviétique entraîne un retournement imprévu et général de la situation : on se met à percevoir différemment ce qui s’est passé sous le règne de Nicolas II. On se met à « juger autres » les événements. Le dernier grand ouvrage consacré au règne de Nicolas II et publié durant la période soviétique s’intitule : Les Vingt-Trois Degrés de la chute. L’auteur, Mark Kasvinov achève, en 1972, son histoire des vingt-trois ans de règne de Nicolas, par cette condamnation sans appel : « … Le règlement de comptes de la “plèbe” avec le tsarisme, pour tous les crimes qu’il avait commis, était inéluctable et avait le caractère infaillible d’une loi. Tout aussi légitime fut la fin des Romanov2. »

L’exécution sans jugement, sur ordre du Kremlin, du tsar et de sa famille est jugée légitime par l’historien soviétique. L’auteur de la première biographie du dernier empereur parue après la chute de l’Union soviétique, évoque ainsi la catastrophe survenue le jour du couronnement de Nicolas II (deux mille personnes écrasées dans une bousculade, sur le grand champ de la Khodynka, à Moscou, lors de la cérémonie de remise des présents au peuple) : « On emporta, à l’aube, sur des télègues, les corps des victimes. Vingt-deux ans plus tard, à l’aube, sur des télègues, on emporterait leurs propres corps3. » La mort de la famille impériale semble, ici, racheter tout les événements survenus durant les années du règne.

12 Sur les traces du père

La Khodynka devient un nom funeste, le signe maléfique du règne qui commence. Les amateurs de coïncidences irrationnelles tiennent le compte : 17 octobre (1888), Nicolas manque périr, avec son père et d’autres membres de sa famille, suite au déraillement du train impérial ; 17 mai (1894), la foule se presse à la Khodynka pour saluer le couronnement du jeune tsar ; 17 octobre (1905), signature du manifeste restreignant l’autocratie ; 17 décembre (1916), assassinat de Raspoutine ; année 1917, fin de l’empire ; enfin, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, assassinat de la famille impériale.

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