Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les batailles perdues – en territoire étranger – ne signifient pas que la guerre l’est aussi. Des convois de soldats et d’armements partent par le transsibérien. Le puissant empire a des moyens de battre son adversaire. Mais l’empire est malade de l’intérieur. Le combustible accumulé dans la première décennie du règne de Nicolas II, s’enflamme en troubles révolutionnaires, en diverses régions du pays. Les défaites jouent le rôle de détonateur.
Faut-il continuer la guerre, puisque les moyens matériels existent ? Ou faut-il conclure la paix, en reconnaissant la victoire des « Asiates », de ces « macaques » qui n’avaient jamais combattu contre des Européens ? Nicolas II choisit la deuxième solution. Il ne voulait pas de guerre, il voulait une victoire et un agrandissement de l’empire. « Nous n’avions pas assez des Polonais, des Finlandais, des Allemands, des Lettons, des Géorgiens, des Arméniens, des Tatars, etc., etc. », se plaint Sergueï Witte, « nous avons voulu nous adjoindre encore un territoire peuplé de Mongols, de Chinois, de Coréens. À cause de cela, nous avons connu une guerre qui a ébranlé l’Empire de Russie…16 ».
Mettant à profit la proposition du président des États-Unis, Theodore Roosevelt, de jouer les « honnêtes courtiers », Nicolas II accepte d’engager des pourparlers de paix. Le choix de son émissaire témoigne de son désir de conclure la paix : le soin de mener les discussions est confié à Sergueï Witte, adversaire d’une guerre contre le Japon. Les instructions qu’il reçoit comportent « quatre non », quatre conditions inacceptables, tout le reste pouvant être discuté. La Russie se refuse à : céder de son territoire ; verser des contributions de guerre ; supprimer son chemin de fer jusqu’à Vladivostok ; liquider sa flotte dans le Pacifique.
Au terme d’un marchandage diplomatique acharné, le traité de paix est signé, le 23 août 1905. La Russie perd ses zones d’influence en Chine et en Corée, elle reconnaît la prédominance des intérêts japonais dans ce second pays. Pétersbourg cède au Japon ses droits de bail sur la presqu’île de Liao-tung, avec la puissante base militaire de Port-Arthur et le port commercial de Dalni, de même que ses concessions et ses biens. Le Japon obtient gratuitement la voie ferrée de Manchourie méridionale, branche de la voie de Sibérie menant à Port-Arthur. Enfin, la Russie cède au Japon la partie sud de Sakhaline (la partie nord reste russe).
Le traité de Portsmouth enregistre un affaiblissement considérable des positions de la Russie en Extrême-Orient, ainsi que l’apparition du Japon, en tant que puissant rival sur le continent, en Corée et en Chine. La Russie est dans l’obligation de signer rapidement la paix : sans traité, les puissances financières étrangères refusent de lui consentir un prêt important dont elle a absolument besoin, les dépenses de la guerre ayant épuisé ses réserves. La révolution, en outre, embrase l’empire : la paix est nécessaire pour en venir à bout.
L’émissaire de l’empereur, Sergueï Witte, reçoit, en récompense des talents diplomatiques dont il fait montre (il sauve tout ce qui peut l’être et engage les négociations pour l’obtention du prêt), le titre de comte de Sakhaline. Aussitôt, les esprits forts le surnomment : le comte de Demi-Sakhaline. La partie méridionale de Sakhaline est l’unique territoire russe perdu en raison de la guerre. Cela, on ne l’oubliera pas.
Quarante ans plus tard, presque jour pour jour – le 2 septembre 1945 –, Staline annonce à ses compatriotes la capitulation du Japon et rappelle : « La défaite des troupes russes en 1904, au temps de la guerre russo-japonaise, a laissé de pénibles souvenirs dans la conscience du peuple. Elle a marqué notre pays d’une tache noire. Notre peuple a toujours cru qu’un jour viendrait – et il attendait ce jour – où le Japon serait défait et la tache effacée. Quarante ans, nous avons attendu ce jour, nous, gens de la vieille génération17. »
Staline se garde bien de rappeler que, comme tous les membres du jeune Parti social-démocrate, il était opposé à la guerre et se réjouissait des défaites. L’écrasante majorité des habitants de l’empire éprouve de la honte et de la colère envers les responsables de la guerre. L’amertume des défaites militaires alimente encore le mécontentement à l’égard du gouvernement et conduit à s’interroger : qui est coupable du conflit ? qui est coupable des défaites ?
14 La première révolution
Une autocratie manquée cesse d’être légitime.
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
La plus funeste des guerres les plus funestes, puis, comme conséquence immédiate, une révolution depuis longtemps préparée par un régime policier, de Cour et de camarilla.
Sergueï WITTE.
La défaite militaire prive le monarque absolu de légitimité. Par sa situation de protecteur unique de l’État, il n’a pas le droit de perdre une guerre. Nicolas l’avait compris et il était mort, conscient de son inadéquation, quelle que fût la cause physique de sa mort.
Nicolas II ne se sent pas responsable de la défaite, parce qu’il croyait ne pas vouloir la guerre. L’explication communément admise est la suivante : le tsar, faible, y a été poussé par des aventuriers tels que Biezobrazov et ses amis. On trouve un écho de cette interprétation dans le jugement de Witte sur le « régime policier, de Cour et de camarilla » instauré en Russie. Il est à noter que la formule de Witte, se rapportant à la guerre russo-japonaise et à la première révolution, s’applique tout aussi parfaitement à la seconde révolution qui suit la Première Guerre mondiale, cette dernière méritant plus encore l’appellation de « plus funeste des guerres les plus funestes ».
Le complot est une merveilleuse explication des événements. Il ne nécessite pas de précisions supplémentaires, puisque l’action des forces obscures est, par nature, secrète, invisible, et qu’elles sont invulnérables. L’atmosphère dans laquelle vivent Nicolas II, sa famille, son entourage, le caractère de l’empereur, l’apparition à la Cour de mages et de guérisseurs, le rôle joué dans le pays par la police secrète, fournissent les éléments rêvés pour les rumeurs de complots. Witte parle d’un complot de la « camarilla ». Mais il y aussi le « complot révolutionnaire », soigneusement entretenu par la police. En « dénonçant » une politique économique fatale pour l’État, inventée par des « conspirateurs juifs », les Protocoles des sages de Sion visent, comme Henri Rollin en fait la démonstration convaincante, la politique de Sergueï Witte, sa réforme des finances russes. L’instauration de la parité de la monnaie, le monopole de l’alcool, la construction intensive de voies ferrées, les mesures favorisant le développement du capitalisme en Russie sont présentés comme autant de réalisations des tâches assignées par les « sages de Sion1 ». Witte prend connaissance des Protocoles en 1901, alors qu’il est ministre des Finances, avant même leur publication en russe (1903) par la revue Znamia, dans une version retravaillée par Krouchevan, antisémite notoire. En 1905, au poste de président du Conseil des ministres, Witte remet le texte, pour analyse, au directeur du département de la police, Lopoukhine. Sergueï Witte sait pertinemment qu’il ne sert pas les juifs, mais il est lui-même persuadé de l’existence d’un centre juif mondial, définissant une politique pour tous les juifs. Le directeur du département de la police ne parvient pas à convaincre le Premier ministre que « cette organisation n’existe que dans les légendes antisémites ». Par la suite, comme en témoignent ses Mémoires, Witte adoptera le point de vue de Lopoukhine.