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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Ces territoires, que le souverain est « contraint » d’acquérir se trouvent en Asie centrale. Après la victoire de Skobelev sur les tribus turkmènes (1881-1882), celles-ci deviennent sujets russes. La prise de l’oasis de Merv ouvre un immense territoire, jusqu’au fleuve Piandj qui marque la frontière avec l’Afghanistan. C’est là un bond fantastique : en 1880, l’Empire russe était encore séparé de l’Afghanistan par un millier de verstes. Le vide – les tribus locales ayant perdu toute volonté de résistance – semble aspirer la Russie. Le rêve du secrétaire général du Sénat, Ivan Kirillov, qui, en 1728, présentait à l’impératrice Anna Ioannovna un plan de conquête de l’Asie centrale, est désormais réalisé. L’armée d’Alexandre III campe aux frontières de l’Afghanistan. Les Anglais s’en alarment et un conflit sérieux se déclenche entre les deux grands empires coloniaux.

La Russie n’a alors ni l’intention ni les moyens de franchir le Piandj. De son côté, la Grande-Bretagne ne forme pas le projet de conquérir l’Asie centrale. Le conflit se solde par une délimitation pacifique des territoires de chacun : l’Afghanistan reste dans la zone d’influence de la Grande-Bretagne, et l’Asie centrale dans la composition de l’Empire de Russie. En 1892, des heurts ont lieu dans la région du Pamir, également pacifiquement partagé entre la Russie, l’Angleterre, l’Afghanistan et la Chine. La Russie possède désormais des frontières naturelles au Moyen-Orient. Il faudra attendre décembre 1979 pour que l’Union soviétique envahisse l’Afghanistan, violant ainsi la tranquillité des frontières établies sous le règne du tsar « pacificateur ».

La diplomatie anglaise, la littérature (il suffit de songer aux œuvres de Rudyard Kipling), les éditorialistes dénoncent énergiquement les tendances impérialistes de l’« ours » russe. Non sans raison. Mais on est au moins aussi fondé à parler de l’impérialisme de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Italie. L’Allemagne se hâte également de se tailler un empire colonial. Au cours de l’hiver 1885, une conférence réunit à Berlin un ensemble de puissances, avec pour but principal de se partager l’Afrique. La Russie n’a pratiquement pas d’intérêts sur ce continent mais, présente au titre de grande puissance, elle assiste à la concurrence acharnée que se livrent les pays colonialistes. Elle soutient globalement la France, dans la querelle qui l’oppose à l’Angleterre.

En Asie centrale, l’unique rivale potentielle de la Russie est l’Angleterre qui, en 1885, annexe la Birmanie mais proteste avec la dernière énergie contre l’arrivée des troupes russes sur le Piandj. La différence fondamentale entre les conquêtes coloniales russes et la politique de conquêtes menée par les États ouest-européens réside dans le fait que l’Empire de Russie s’étend sur le continent eurasien. Les autres grandes puissances vont se chercher des colonies au-delà des mers et des océans.

Les Balkans sont depuis longtemps une orientation importante de l’expansion russe. La paix de Berlin, sans répondre à toutes les attentes de la diplomatie pétersbourgeoise, en satisfait cependant quelques-unes. La Bulgarie est, nous l’avons dit, divisée en deux : le Nord et le Sud (la Roumélie). Dans la partie nord, le favori russe, Alexandre de Battenberg, prince de Hesse, qui a pris part à la guerre contre les Turcs dans un régiment de uhlans russes, est élu. Le congrès de Berlin établit aussi que la principauté de Bulgarie (la partie nord, la Roumélie demeurant province de l’Empire ottoman) sera dotée d’une Constitution et jouira de la liberté de la presse et autres « âneries », pour reprendre l’expression d’un diplomate russe présent.

La Constitution promise est élaborée par une commission que dirige le commissaire suprême – russe – de la principauté, Dondoukov-Korsakov. L’Assemblée populaire se réunit à Tarnovo et, bien que le gouvernement soit présidé par des généraux russes, le prince de Battenberg rencontre de sérieuses difficultés, partagé qu’il est entre sa loyauté à son cousin Alexandre III et ses sujets parmi lesquels l’idée d’une « Bulgarie aux Bulgares » gagne en popularité. Le prince Alexandre de Battenberg dissout l’Assemblée populaire, mais celle qui lui succède (le prince n’est pas en mesure d’abolir la Constitution, garantie par les puissances) n’est pas meilleure.

Le chemin de fer devient une source de conflit entre Russes et Bulgares. Sa nécessité n’est pas contestable. Il y a deux projets : l’un, « occidental », relie les régions centrales, agricoles, de Bulgarie à la mer Noire ; l’autre, « nordique », va du centre du pays vers le Danube. Le projet « nord » a le soutien de la Russie, bien qu’il soit nettement plus onéreux. L’article biographique consacré à Alexandre de Battenberg par le Dictionnaire encyclopédique russe de 1890, déclare, avec une franchise louable : « Le prince Alexandre ne sut pas se soumettre aux directives de la Russie qui comblait la Bulgarie de bienfaits, en conséquence de quoi il fut la victime de pénibles circonstances. » Le prince est renversé. Mais il ne tarde pas à retrouver son trône. En 1885, il réunit les deux parties de la Bulgarie, contre la volonté d’Alexandre III. Déçu par son cousin, l’empereur ne veut pas d’un renforcement de la Bulgarie. Une situation paradoxale s’instaure, les rôles se sont inversés : l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie qui, à Berlin, s’opposaient à la « Grande Bulgarie », la soutiennent désormais, tandis que la Russie qui, peu auparavant, y était favorable, proteste.

La Russie rompt ses relations diplomatiques avec la Bulgarie. Malgré la victoire remportée sur la Serbie et la Grèce qui exigeaient des compensations pour la réunification bulgare, le prince Alexandre quitte le trône et le pays. « Ayant perdu la protection de l’empereur russe, Alexandre jugea nécessaire de renoncer à son trône… », explique le Dictionnaire encyclopédique. La biographe d’Alexandre III note que le prince de Battenberg demanda le secours de l’empereur, mais qu’« Alexandre III refusa : il ne lui pardonnait pas sa trahison »3. Le drame du prince Alexandre est qu’il ne veut pas devenir le vassal de la Russie en Bulgarie ; il s’est mis en tête d’être un souverain bulgare à part entière.

La rupture avec la Bulgarie signe la chute de l’influence russe dans les Balkans. Les Anglais font la loi en Turquie. En 1881, la Serbie signe un traité secret d’union avec l’Autriche. En 1883, la Roumanie rallie la « Triplice » (Allemagne, Autriche, Italie), clairement antirusse. La situation des Balkans déçoit amèrement les slavophiles et confirme la sombre conclusion de Constantin Leontiev : « Tous les Slaves du Sud et de l’Ouest sans exception, sont des démocrates et des constitutionnalistes4. »

La leçon tirée par Alexandre III n’est pas moins pessimiste. En 1899, l’empereur porte un toast au « seul ami fidèle de la Russie, le prince Nicolas de Monténégro ». Au demeurant, en d’autres circonstances, le tsar-pacificateur parle des deux seuls amis de la Russie : son armée et sa flotte. Le petit Monténégro est un allié fidèle dans les Balkans ; l’armée et la flotte sont le fondement de la politique extérieure russe, toujours et partout.

En janvier 1887, une délégation de l’Assemblée bulgare se rend à Paris pour demander de l’aide contre les Russes et soutenir la candidature de Ferdinand de Saxe-Cobourg au trône de Bulgarie. Le prince Ferdinand a l’appui de l’Autriche et de l’Angleterre, mais il a contre lui Alexandre III. Le ministre français des Affaires étrangères, Flourens, rappelle aux Bulgares qu’ils doivent être reconnaissants aux Russes de les avoir libérés du joug turc, et refuse son aide. La France, qui cherche à se rapprocher de la Russie, insiste sur le fait que la gratitude peut être le fondement d’une politique. Bismarck est d’un avis radicalement contraire. « La politique russe traditionnelle, écrira le chancelier allemand à la fin de sa vie, qui se fondait sur une parenté de religion et de sang, qui partait de l’idée qu’il fallait libérer du joug turc Roumains, Bulgares, Grecs, voire les Serbes catholiques romains, vivant sous des noms divers de part et d’autre de la frontière austro-hongroise, et, ce faisant, les attacher à la Russie, ne s’est pas justifiée5. » Le prince Bismarck formule une vérité dont la justesse se confirmera un siècle plus tard : « Les peuples libérés ne sont pas reconnaissants, ils sont exigeants6. » Mais la diplomatie russe (puis soviétique) ne parvient pas à abandonner son point de vue traditionnel, elle attend invariablement la reconnaissance des « peuples libérés ».

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