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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’échec des Balkans souligne l’isolement diplomatique de la Russie. Ses alliés traditionnels – l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie – mènent une politique que l’on ne peut certes pas – surtout dans le cas de l’Autriche-Hongrie – qualifier d’amicale. Alexandre III entérine l’« Union des Trois Empereurs », mais il n’a plus la même confiance. La « Triplice » – la « Ligue de la Paix », comme elle se nomme – insiste clairement pour avoir une voix déterminante dans les affaires européennes. Bismarck, qui prétend qu’il faut toujours avoir deux fers au feu, propose, en 1887, à la Russie, un « accord de garantie mutuelle » : les deux parties s’engagent à observer une « bienveillante neutralité », en cas de guerre de l’une d’elles avec une troisième. La Russie signe cet accord – pour trois ans –, bien qu’elle en perçoive toute l’ambiguïté. Protégée d’une éventuelle attaque de la Russie, alliée à Vienne et à Rome, l’Allemagne se « garantit » également d’une attaque française, en accord avec la Russie. De son côté, Pétersbourg n’obtient du chancelier allemand que de bons conseils.

Les conseils de Bismarck visent à détourner l’attention de la Russie des frontières occidentales. Le chancelier redoute par-dessus tout, pour l’Allemagne, une guerre sur deux fronts. Il ne cesse de mettre en garde les hommes politiques allemands contre ce danger. Tenant la France pour l’ennemi numéro un, Bismarck juge indispensable de persuader Pétersbourg que ses intérêts se trouvent à l’est. La clé de la maison russe, écrit-il, ce sont Constantinople et les Détroits. Une fois fermés, la Russie, si besoin était, serait une forteresse inexpugnable7.

Le ministre des Affaires étrangères d’Alexandre III est alors Nikolaï von Giers (1820-1895). Nommé à ce poste en mars 1882, il en est de fait le maître depuis 1878, Gortchakov étant gravement malade. « Giers était un homme prudent, un diplomate, un fonctionnaire de moyennes capacités, sans largesse de vues, mais expérimenté », écrit Witte. Et il ajoute : « Il convenait au mieux pour être le ministre des Affaires étrangères d’un souverain tel que feu l’empereur Alexandre III… qui devait dire un jour : “Je suis mon propre ministre des Affaires étrangères8.” »

La conception de la diplomatie de Giers se fonde sur une conviction : « Il est avant tout nécessaire d’éviter les décisions inutiles et déplacées9. » Pour lui, le principal objectif de la politique extérieure russe est de garantir un répit au pays. Après la lourde guerre contre les Turcs, la Russie a besoin de retrouver un équilibre financier et d’achever la réorganisation de son armée. Il perçoit également la menace qui grossit aux frontières de l’Ouest. Witte se souvient : « Depuis que j’ai terminé mes études à l’Université…, puis en qualité de… ministre des Voies de Communication, de ministre des Finances, enfin comme président du Comité des ministres, je n’ai cessé d’entendre parler de la guerre que nous aurions à mener contre l’Allemagne dans les prochaines années, sinon les prochains mois. Vingt ans durant, nous avons pris nos décisions, aux chemins de fer, aux finances, aux affaires militaires, en songeant essentiellement à une guerre à l’ouest10… »

Sergueï Witte achève ses études en 1870. Il apparaît donc que la création de l’Empire germanique, après la victoire remportée par la Prusse sur la France, est perçue en Russie comme le signe de l’apparition d’un ennemi dangereux aux frontières occidentales.

L’avènement, en 1888, de Guillaume II, jeune (vingt-neuf ans), hautain, avide de gloire militaire, donne l’impulsion pour une révision des orientations fondamentales de la politique étrangère russe. La nécessité en paraît évidente, lorsqu’en 1890, Guillaume II écarte Bismarck. Le nouveau chancelier, Caprivi, ne juge pas utile de prolonger « l’accord de garantie mutuelle ».

La France est alors la seule puissance d’Europe à rechercher un rapprochement avec la Russie, considérant que les deux pays ont un ennemi commun : l’Allemagne. La Russie s’engage prudemment dans cette voie. À la fin des années 1880, elle se tourne vers le marché financier français qui ne tarde pas à devenir sa principale source de prêts et de crédits. Les obstacles, toutefois, ne manquent pas à Pétersbourg, sur le chemin qui mène à Paris. La France est une république et la Russie autocratique est longue, dans ce contexte, à se faire à l’idée d’un rapprochement. Mikhaïl Katkov, dont les éditoriaux des Nouvelles de Moscou sont lus, dans les capitales occidentales, avec autant d’attention que les circulaires de Giers, déclare un jour que la Russie ne peut être l’alliée que d’une France monarchique. La méfiance est suscitée, non seulement par la république parlementaire, mais aussi par l’instabilité du régime. Pétersbourg calcule que, de l’avènement d’Alexandre III à 1890, quatorze ministères se sont succédé à Paris.

On exige de Paris des gages de loyauté. La République les donne. Le 29 mai 1890, la police française effectue, sur l’ordre du ministre de l’Intérieur Constant, des perquisitions chez vingt émigrés russes. Elle y découvre des bombes et des moyens d’en fabriquer – tout ce qu’il faut pour démasquer les « nihilistes » russes, préparant un attentat contre Alexandre III. Les conspirateurs et la police française ignorent que l’affaire a été fabriquée de toutes pièces par le provocateur Piotr Ratchkovski, qui, en 1885-1902, dirige les services étrangers du département de la police, à Paris.

La République française prouve donc qu’on peut compter sur elle dans les questions politiques délicates. La « Ligue de la Paix », de son côté, confirme ses intentions belliqueuses : en avril 1891, on apprend, à Pétersbourg, que la « Triplice » a été renouvelée prématurément. La Russie et la France entreprennent de mettre au point un accord d’obligations mutuelles, pour le cas où l’une des puissances de la « Triplice » décréterait la mobilisation. Paris et Pétersbourg s’alarment particulièrement d’un possible – c’est du moins ce que l’on croit, à l’époque – ralliement de l’Angleterre à la « Ligue ». En août 1891, un accord politique est conclu entre la Russie et la France, sorte de pacte consultatif. Les gouvernements de Russie et de France, y lit-on, « en vue de définir et d’instaurer une entente cordiale les unissant, et avec le souhait de favoriser de conserve le maintien de la paix », sont convenus de « se consulter mutuellement sur chaque question susceptible de menacer la paix générale ». L’accord est strictement confidentiel, mais avant même la signature du texte, une escadre française arrive à Cronstadt. Oubliée, la guerre de Crimée ! La population acclame les marins français. L’empereur Alexandre III se découvre pour entendre La Marseillaise, preuve même que le pouvoir approuve les marques d’amitié témoignées à la France.

La France veut aller plus loin et conclure une alliance. Le ministre russe des Affaires étrangères, Giers, considérant l’accord passé comme un mariage de raison, juge indésirable un plus grand rapprochement, notamment l’idée d’une convention militaire, en vue de laquelle les chefs des états-majors généraux ont entamé des pourparlers. D’une part, Giers redoute la venue au pouvoir, en France, d’un gouvernement revanchiste qui entraînerait la Russie dans une guerre inutile pour elle, d’autre part, il lui paraît indispensable de préserver des relations aussi bonnes que possible avec l’Allemagne, ce qu’un trop grand rapprochement avec la France pourrait empêcher. Les sentiments anti-allemands d’Alexandre III, encouragés par son épouse danoise, déterminent la fermeté de sa politique d’élargissement et de consolidation de l’« Entente cordiale ».

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