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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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À la fin du XIXe siècle, l’antisémitisme ouest-européen se dote d’un « fondement scientifique », sous la forme de théories raciales. Le Français Gobineau, l’Anglais Houston Stewart Chamberlain élaborent la théorie de la « supériorité » de la race aryenne. En Russie, ces idées n’ont aucun succès. L’antisémitisme russe est d’ordre religieux : la conversion à l’orthodoxie supprime les obstacles, les interdits. Changer de race, en revanche, est impossible. Comme il sera impossible, après la révolution communiste, de changer d’origine sociale. Embrasser une autre foi est, néanmoins, envisageable. Certes, des doutes subsistent sur les nouveaux convertis. Mais ils sont psychologiques, et non juridiques. La fille préférée d’Alexandre III, Xenia, s’éprend du grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, fils de l’oncle favori de l’empereur. L’obstacle, pour le père de la jeune fille, réside dans l’origine incertaine de la mère du promis, la grande-duchesse Olga Fiodorovna, princesse de Bade. « En effet, précise Sergueï Witte, grand amateur de ragots, elle avait le type juif… et des liens de parenté assez proches avec un banquier juif de Karlsruhe9. » L’amour triomphe cependant : Alexandre III donne son accord pour le mariage.

En 1903, Theodor Herzl se rend à Pétersbourg pour présenter aux ministres du tsar le programme du sionisme. Son entretien le plus intéressant est celui qu’il a avec Sergueï Witte. Se déclarant « ami des juifs », le ministre des Finances explique à son interlocuteur que les juifs sont eux-mêmes responsables de l’animosité qu’ils suscitent : tout vient de leur « morgue ». Majoritairement pauvres, ils sont donc sales, exercent des professions méprisables, etc. En outre, ils sont nombreux au sein du mouvement révolutionnaire. « Comment l’expliquez-vous ? » demande Herzl. Je pense, répond Sergueï Witte, que « la faute en revient à notre gouvernement. On brime trop les juifs. J’ai souvent dit au défunt empereur Alexandre III : “Majesté, si l’on pouvait noyer six ou sept millions de juifs dans la mer Noire, je serais entièrement pour. Mais si cela est impossible, il faut leur permettre de vivre.” » « Qu’attendez-vous du gouvernement russe ? » demande Witte au leader sioniste. « Quelque encouragement », répond Herzl. « Mais nous encourageons les juifs, acquiesce volontiers Witte. Nous les encourageons à émigrer. À coups de pieds dans le derrière, par exemple10. » Theodor Herzl commente : avec de tels amis, qu’aurait-on à faire d’ennemis ?

Les pogroms de 1881-1882 entraînent une première vague d’émigration. Entre cinquante et soixante mille personnes partent chaque année. En 1891, après l’expulsion des artisans juifs de Moscou, cent dix mille personnes émigrent, et en 1892 – cent trente-sept mille11. L’autre moyen de résoudre la question juive est la conversion à l’orthodoxie. Dans ce deuxième cas de figure, les résultats sont modestes : durant la seconde moitié du XIXe siècle, ils sont en moyenne neuf cent trente-six juifs à embrasser le christianisme12.

L’immense majorité de la population de Russie professe l’orthodoxie. Mais l’empire compte également des musulmans (ils sont près de douze millions à la fin du siècle), des catholiques (près de onze millions), des luthériens (près de 4,5 millions), des juifs (près de quatre millions), des païens (près de sept millions) et des représentants d’autres confessions. Les brimades auxquels sont soumis (à des degrés divers) les non-orthodoxes, sont la conséquence de la politique de centralisation et de renforcement de l’unité de l’empire.

La meilleure illustration de cette politique est l’attitude à l’égard des « vieux-croyants », officiellement qualifiés de schismatiques (raskolniks). Répartis en différents groupes, les « vieux-croyants » sont treize millions, selon un rapport du Haut-Procureur du Saint-Synode, datant de 1895. Les statistiques officielles les incluent parmi les orthodoxes. Le groupe principal (75 %) est formé par les « prêtrisants », ils ont une organisation proche de l’Église orthodoxe, avec leurs prêtres. Le centre des « prêtrisants » est le cimetière Rogojskoïé, à Moscou. Dans l’enceinte du cimetière, ils ont leurs offertoires, leur hôpital, leur hospice. Le capitalisme ouvre la voie de la réussite à nombre d’entre eux, gens actifs, énergiques, accoutumés à vaincre les obstacles. L’oukaze de 1883 leur permet de prier et de vivre comme ils l’entendent, à la condition qu’ils n’affichent pas leurs désaccords avec l’Église officielle. Ils obtiennent, en quelque sorte, l’autorisation officielle de vivre clandestinement.

Nettement plus dure est la situation des autres groupes de « vieux-croyants ». Les innombrables sectes sont soumises à des persécutions particulières. Les sectes « apocalyptiques » (flagellants, skoptsy) subissent une répression très rude, de même que tous les mouvements baptistes. Le ministère de l’Intérieur déclare que les baptistes sont une « secte de l’Église évangélico-luthérienne » ; en conséquence, les « personnes d’origine russe » n’ont pas le droit d’en être. En 1900, les Russes ont officiellement interdiction de se désigner comme tels.

L’émancipation des paysans donne une puissante impulsion à la quête spirituelle – une façon comme une autre d’apporter des réponses aux questions suscitées par les changements socio-économiques. Ne trouvant pas satisfaction au sein de l’Église orthodoxe officielle, de nombreux Russes rejoignent les sectes, ou en créent de nouvelles. L’État réplique par des répressions administratives, censées aider l’Église à combattre « les ferments religieux non conformes aux principes de l’orthodoxie », qui, comme le note le Saint-Synode, se manifestent « dans une partie assez considérable du peuple russe ».

Deux zèles s’affrontent. Préoccupés par les questions spirituelles, les croyants veulent croire à leur manière et conservent leur foi, malgré la répression. Les autorités, elles, qui voient dans chaque foi « erronée » une menace pour l’État et l’intégrité de l’empire, renforcent la répression.

10 Vers l’« Entente cordiale »

Tirer de toutes choses tout ce qui est nécessaire et utile à la Russie, se gêner moins pour retirer ces avantages, mais agir de façon directe et résolue.

ALEXANDRE III.

Dans son manifeste d’avènement au trône, Nicolas II nomme son père, l’empereur Alexandre III, le « pacificateur ». Tous les contemporains et les historiens s’accordent sur ce point. D’ordinaire réservé, Anatole Leroy-Beaulieu parle d’Alexandre III comme de l’« ange de la paix1 ». Cent ans plus tard, le dernier idéologue en chef soviétique, révisant ses points de vue, écrit, enthousiaste : « Durant les treize années de son règne, Alexandre III vécut en paix avec tous, il mourut, conservant le titre de “pacificateur”2. » Difficile de contester ce jugement : « l’ange de la paix » ne vécut peut-être pas en paix avec tout le monde, mais la Russie ne mena pas de grande guerre sous son règne. Néanmoins, comme l’indique sa biographie officielle, « ne souhaitant ni conflit ni acquisition quelconque, l’empereur Alexandre III se vit contraint, lors d’affrontements à l’est, d’agrandir les possessions de l’Empire russe de 214 854,6 verstes carrées (soit 429 895,2 kilomètres carrés), le tout sans guerre… ».

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