Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Au-dehors, il flairait la meute des agents de police.
Dans cette maison, au contraire, où on avait fait le vide pour favoriser un crime, il était relativement en sûreté.
Bien plus, la surveillance se lasse. Il faut qu’un inspecteur dorme comme un simple mortel. Chaque minute passée était bonne, parce qu’elle augmentait cette chance que les agents, fatigués d’attendre à l’affût, finiraient par regagner leur taudis.
Le marchef prit le plat où était la volaille froide. Il tâtonna pour trouver une table et mit tranquillement son couvert. Il s’assit devant un souper qui, certes, devait lui paraître confortable. Il avait découvert une couple de bonnes bouteilles de vin.
Si vous l’eussiez interrogé, il vous aurait répondu qu’il allait manger comme un ogre, vu que son déjeuner était dans la semelle de ses bottes.
Pourtant, à la première bouchée, son estomac se souleva, révolté.
Il voulut boire, et le vin lui sembla amer.
Une sorte d’épouvante le prit.
– Je suis malade! dit-il en défilant une demi-douzaine de jurons. Crébleu! j’ai pensé aux femmes. Je parie un franc, je parie cent sous qu’on va me coller l’épervier avant que j’aie tourné le coin de la Barillerie! Les femmes, ça porte malheur.
Il mit sa tête entre ses mains, et vous l’eussiez entendu balbutier:
– Était-elle assez jolie, la coquine! était-elle assez jolie, le jour où je fis sa fin!
Ses doigts se crispaient dans ses cheveux. Il eut comme un sanglot. Il se leva brusquement et alla vers la fenêtre.
– Pleine lune! pensa-t-il. Sur la grande route on irait gaiement; mais il y a Paris, avant la grande route.
Une voix douce et plaintive s’éleva dans le silence, elle disait:
– Ysole! où es-tu? Notre père est-il venu?… Ysole, est-ce toi que j’entends?
Une seule pièce séparait maintenant le bandit de la chambre éclairée. Il dressa l’oreille et attendit un second appel qui ne vint pas.
– On dirait des anges du bon Dieu! pensa-t-il, et c’est le diable!
Il revint vers le buffet, secouant ses membres en chemin et cambra sa robuste taille. Il reprit un à un tous les flacons de la cave à liqueurs et les vida pour sa santé, parce qu’il avait fait le raisonnement suivant:
– Il y a toujours bien un peu de trois-six au fond de tout cela.
Après quoi, par habitude, il mit dans sa poche l’argenterie. Mais il se l’avouait à lui-même, le cœur n’y était pas.
– Faudra finir par la fin, je suppose! dit-il en poussant un large soupir. À quoi que ça te sert de marchander, bonhomme! Ferme les yeux, et vas-y!
La pièce voisine fut traversée d’un pas ferme, mais il s’arrêta encore au seuil de la dernière chambre.
– L’Habit-Noir a dit: carte blanche! murmura-t-il. Il l’a dit en répondant à cette question: Que faudrait-il faire de la petiote, s’il survenait des embarras? Bien sûr qu’il n’aurait pas répondu ça, si elle leur était bonne à quelque chose. Au contraire, pour leurs manigances, ils ont besoin qu’on l’enterre… Eh bien! moi, j’aimerais mieux l’enterrer ici qu’ailleurs: c’est mon idée.
Il se gratta le front et chercha près de lui un siège, car ses jambes ne valaient rien ce soir. Il s’assit.
– Sortir d’ici avec un pareil colis, poursuivit-il, ça me met dans la position de quelqu’un qui dirait aux hirondelles: faites-moi l’amitié de venir voir ce que je déménage à cette heure de nuit. Ça saute aux yeux. Tandis que si je file à la douce, rien dans les mains, rien dans les poches; eh bien! en cas de mauvaise rencontre, on peut travailler… C’est dit, Bibi. Escadron! à gauche en bataille! au trot!
Il se mit sur ses pieds et entra. La petiote était condamnée.
La chambre restait exactement telle que nous l’avons laissée.
Une des lampes reposait sur la console, l’autre sur la cheminée.
Suavita avait le dos tourné. On ne voyait que la forme grêle de son pauvre petit corps, sous les plis légers de la couverture de soie, et les belles masses de ses cheveux blonds qui baignaient toute la largeur du coussin où sa tête était appuyée.
Le marchef ne jeta de ce côté qu’un regard distrait. Il chercha l’heure à la pendule. Ce faisant, ses yeux rencontrèrent son propre visage dans la glace.
La lampe de la cheminée éclairait ses traits en plein.
Il recula comme si quelqu’un l’eût pris aux cheveux par-derrière.
Jamais il ne s’était vu pâle. – Et il était pâle comme un mort.
– Est-ce que c’est moi, ça? grommela-t-il; crébleu! je suis bien malade!
«Après? fit-il en se redressant de son haut comme pour défier ce blême visage qui le provoquait. On n’avale sa langue qu’une fois. Au galop!
Un mouvement brusque le porta jusqu’au lit de jour et ses deux mains se crispèrent, tandis qu’il regardait l’enfant à la gorge.
Certes, il n’avait pas besoin d’armes pour accomplir sa sinistre besogne.
Suavita s’était retournée en dormant. Les rayons de la lampe glissaient sur les lignes un peu grêles, mais délicieusement mignonnes de son profil perdu. Autour de ses lèvres pâlies, un vague sourire errait.
Le marchef se mit à la contempler froidement.
– Ça deviendrait une femme! murmura-t-il. C’est de la graine de femme!
Et pour lui, dans ces mots, il y avait un arrêt impitoyable. Il fit encore un pas. Ses deux mains se portèrent ensemble à son front où la sueur ruisselait.
– Crébleu! gronda-t-il, j’ai vu noir pendant un petit moment. Ça m’a passé comme un nuage. J’ai vu rouge souvent, ah! souvent! mais ce brouillard…
Il ajouta, réagissant contre l’angoisse inconnue qui le tenait:
– Jamais peur, Coyatier! C’est le cou d’un poulet à tordre, quoi donc!
Ses deux mains se rapprochèrent de la gorge de l’enfant – lentement. Elles semblaient énormes auprès de cette chère petite poitrine. Elles frémissaient.
Le sourire se dessina plus vivant sur les lèvres de Suavita, qui s’entrouvrirent et laissèrent tomber ce mot:
– Mon père!
Le marchef chancela et ses paupières battirent, mais il dit:
– Oui, va, appelle papa, bouture de femelle!
Il ne voulait pas croire lui-même à quel point l’émotion le garrottait.
Les dix doigts de ses mains vibraient comme ceux d’une femmelette qui a une attaque de nerfs.
Ses dents grincèrent et craquèrent.
Il montra le poing à un invisible fantôme.
– Ah! la coquine! la coquine! fit-il d’un accent où il y avait des plaintes, c’est encore elle qui va tuer cet ange-là!
Ses mains se rapprochaient toujours. Elles tranchèrent bientôt, rugueuses et brunes, sur le cou blanc de Suavita.
C’en était fait. Pour la première fois, l’assassin allait tuer avec horreur; mais il allait tuer: c’était sa loi.
Machinalement, avant de serrer l’écrou puissant de ses doigts autour de cette gorge si frêle, il retira sa main droite pour essuyer ses yeux, aveuglés par la sueur.
Sa main gauche toucha le cou de Suavita dont les paupières paresseuses s’ouvrirent à demi.
D’instinct, la main droite du bandit revint vivement à son devoir.