Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
XIV Le marchef
En quittant le conseil des Habits Noirs, Coyatier, dit le marchef, descendit l’escalier d’un pas incertain.
Il n’allait pas de bon cœur à la besogne qu’on lui avait commandée.
C’était un rude scélérat habitué au sang, et qui même avait donné plus d’une fois des preuves de cruauté inutile; ses complices le redoutaient; mais ce n’était pas un scélérat de naissance.
Coyatier, comme son sobriquet de marchef l’indiquait, avait appartenu à l’armée. Tout le commencement de sa carrière avait été excellent, presque brillant. Après deux campagnes où il s’était fait vingt fois remarquer par son intelligence et sa bravoure poussée jusqu’à la témérité, il avait atteint le grade de maréchal des logis chef ou de marchef comme le dit l’abréviation troupière, et déjà il était désigné pour l’épaulette, lorsqu’il devint amoureux d’une de ces folles et nuisibles créatures qui, sans être méchantes elles-mêmes, damnent les hommes et peuvent passer pour les plus puissantes machines propres à labourer le champ du mal.
Nous les voyons toutes passer dans la vie en souriant; elles sont gaies, elles sont «drôles» pour employer le mot technique, elles nous amusent.
Nous ne leur donnons pas, à vrai dire, quand elles ne s’imposent pas à nous personnellement, beaucoup plus d’importance qu’à une levrette ou à un bouvreuil, et c’est justice, car elles n’ont ni cervelle, ni cœur, ni rien.
Mais si la statistique du crime était un jour établie au point de vue de ces joyeux petits animaux, la civilisation s’ébahirait, effrayée. C’est monstrueux.
Moi, j’ai regardé cela par passe-temps, n’étant pas un philosophe, et j’ai vu avec une certaine épouvante que les cinq sixièmes des abus de confiance, dans le commerce surtout et dans l’administration, deux bons tiers des désastres de Bourse, et une honnête moitié des meurtres étaient dus à ces innocentes demoiselles.
On n’y peut rien; elles ont droit de vivre comme vous et moi.
À part leurs voix un peu criardes, leur parlage appris par cœur aux méchants théâtres, leurs chignons effrontés et leur redoutable appétit, ce sont vraiment d’assez jolies petites bêtes.
Seulement, en conscience, elles ne valent pas la millième partie du bien qu’elles gaspillent: honneur, argent, bonheur.
Et si jamais le progrès des civilisations permettait d’appliquer à leurs gueulettes roses une muselière compatible avec la liberté individuelle, ce serait un bienfait public.
La petite bête du maréchal des logis Coyatier avait d’abord mis quelque embarras dans sa comptabilité: c’est la moindre des choses. Cela retarda l’épaulette et l’épaulette est parfois le salut.
Il faut le voir pour croire à quel point l’épaulette transforme un homme.
L’épaulette ne venant pas, Coyatier épousa sa petite bête. Il était horriblement jaloux. Elle se moqua de lui. Il lui fracassa le crâne d’un coup de crosse de pistolet.
Le reste n’a pas besoin d’être raconté. Coyatier, de chute en chute, était tombé aussi bas qu’on puisse tomber.
Il lui restait seulement une certaine bravoure brutale et le sang-froid en face du danger, choses rares parmi ses pareils, quoi qu’on dise.
Quand il eut descendu marche à marche l’escalier du conseil, il s’arrêta devant la porte du premier étage, et resta un instant indécis.
– J’ai quelque chose sur l’estomac, se dit-il, quoique je n’aie pas encore dîné. Ça me trotte dans la tête qu’il va m’arriver malheur. C’est bête, mais voilà, je crois à ça.
Il tâta la serrure avec son «outil», mais il n’ouvrit point.
– Voilà! répéta-t-il. L’autre était un beau gars; il est tombé sans dire seulement: ouf! Le coup était crânement envoyé! mais il ne m’avait rien fait, et ça vous pèse jusqu’au lendemain matin. Tous ceux de la sûreté doivent être sur mes talons, c’est sûr, et ceux de M. Vidocq aussi… Aller courir la nuit avec un paquet de petite fille sous le bras, c’est tenter le diable!
Sa main lâcha la serrure, et il pensa:
– Ce serait de prendre le Pont-Neuf au pas gymnastique et d’aller voir à Montrouge si j’y suis.
Il fit un pas vers l’escalier. Il n’en fit qu’un.
– Ces gens-là, gronda-t-il entre ses dents serrées, vous tiennent par le cou! Ils ont bonne poigne. Si je les laissais dans l’embarras, j’aurais beau me terrer comme un lapin, ils me trouveraient et j’aurais mon compte!
Son outil fit jouer le pêne sans bruit. L’habitude est une seconde nature. À son insu, Coyatier prenait les précautions voulues, comme s’il eût été de sang-froid.
Il referma la porte. La lueur des deux lampes qui éclairaient la chambre où dormait l’enfant lui montra le chemin.
– Crébleu! dit-il en traversant la première pièce, il ne fait pourtant pas froid, et j’ai des frissons dans le dos. Je n’ai pas peur, au moins. Jamais peur, le marchef! Mais je ne sais pas comment ça s’y prend, les maladies, pour entrer dans le corps; je suis peut-être malade.
Au lieu d’aller droit à la chambre éclairée, il tâta les lambris pour trouver une armoire. Ils ont l’instinct de ces choses. Au bout de trois secondes, il tournait un bouton et ouvrait un placard.
– Des robes! gronda-t-il avec une soudaine colère, de la mousseline, de la soie, de la femme, quoi! Ah! la femme! La vipère de femme!
Il referma le battant avec violence et ajouta:
– Sans ça, je serais un lieutenant, peut-être un capitaine… Eh! gros major Coyatier! avec trente-six médailles et la croix d’honneur, oui! car je sauvais les gens autrefois au lieu de les tuer.
Il essaya de rire, mais sa grosse main fut obligée d’essuyer ses yeux, qui le brûlaient.
– Bon! fit-il, est-ce qu’il y a de l’échalote, ici! Je pleure. C’est ça, je suis malade. Crébleu! le gars à la valise ne m’avait rien fait. Il avait l’air bon enfant. Écraser la tête d’une femme d’un coup de poing, à la bonne heure! ça ravigote. Ce n’est pas péché de tuer les couleuvres!
Il ouvrit un second placard, après avoir franchi une porte, et du premier coup sa main rencontra de l’argenterie.
– Ah! ah! s’écria-t-il joyeusement, voilà mon affaire, c’est le buffet, on va trouver l’eau-de-vie!
Au lieu de commencer par mettre cuillers et fourchettes en lieu sûr, il continua de tâter. Il disait vrai: il était malade.
Après une ou deux minutes de recherches, sa main rencontra une cave à liqueurs. Il mit le goulot d’un flacon dans sa bouche et lampa avec avidité.
– Pouah! fit-il, du doux, ça sent la femme!
Il essaya tour à tour les trois autres flacons.
– Toujours du doux! Ah! les coquines de femmes!
Sa voix exprimait en ce moment une terrible colère.
– J’en étranglerais une, deux, trois! grommela-t-il. Je les étranglerais toutes! Pas d’eau-de-vie dans la maison! Tiens! ça sent le poulet; si je mangeais un morceau pour me réchauffer le cœur?
Il ne se pressait point, et il ne faudrait pas le taxer d’imprudence. Jamais, en toute sa vie, il n’avait été moins porté qu’aujourd’hui vers la témérité. Il réfléchissait en causant avec lui-même.