Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
– Excusez! fit-il. Papa Soûlas n’est pas encore trop déchiré! Qu’est-ce qu’il a, le mioche? Le farcin court. Nous avons perdu deux poulains la semaine passée.
Au bout d’une grande demi-heure, un véhicule, appartenant au genre coucou, se trouva attelé. Le général et Thérèse prirent place à l’intérieur. M. Flamant s’assit sur l’un des brancards; sa femme, en chemise et en bonnet de coton, ouvrit les battants branlants de la porte cochère.
– Hie! Marion! poison! cria-t-elle. Gagne ta vie!
La vieille jument trembla sur ses quatre pieds; le pavé égratigné fit feu, et la carriole s’ébranla.
– À te revoir, maman Flamant, dit le loueur, attention à Bijou, mijote Coco. Tu conduiras, s’il vient du monde. Hie! poison! Ça ne ressemble à rien, ça allonge comme un serpent… La femme! ne perds pas trop de temps à dorloter les petits, rapport aux bêtes.
La carriole descendait cahin-caha la rue de la Harpe. Il est certain que Marion n’avait pas d’apparence; mais pour allonger, jamais!
Jusqu’à la barrière de Neuilly, la route fut silencieuse.
À la barrière, la double évasion de Coyatier et du général avait été signalée. On visita la voiture, et Mme Soûlas de répéter sa fable.
Du reste, la vue seule de Marion témoignait de ce fait qu’on n’entreprenait point un voyage de long cours. Aussitôt la barrière franchie, le général dit:
– Bonne dame, sans vous j’étais probablement perdu. Je ne voudrais point vous blesser, mais j’ai grand désir de vous prouver ma reconnaissance. Aidez-moi. Que puis-je faire pour vous?
– Rien, répliqua Thérèse.
– Êtes-vous heureuse?
– Je ne suis ni heureuse ni malheureuse.
– Le métier que vous faites vous plaît-il?
– Non, mais il ne me déplaît pas.
– Vous avez l’air d’avoir connu des temps meilleurs.
– Je suis une paysanne, et j’étais la femme d’un ouvrier.
Il y eut une pause. Le général reprit avec un certain embarras:
– Il m’a semblé un instant que je vous avais vue autrefois quelque part?
– Vous vous êtes trompé, répondit Thérèse avec un singulier accent.
– Pourtant, vous me connaissiez?
– Une femme comme moi peut connaître un homme comme vous, sans être connue de lui.
Autre pause.
– Bonne dame, dit encore le général, j’avoue que je suis intrigué. Vous avez été envers moi compatissante, excellente, et pourtant, il semble qu’il y ait en vous contre moi je ne sais quelle amertume.
Thérèse eut un rire sec.
– N’allez-vous pas croire que j’ai de la rancune? dit-elle.
– Si je vous avais fait du mal, sans le savoir… Elle l’interrompit par un second éclat de rire.
– Vous avez deviné, murmura-t-elle. Un jour que vous passiez dans votre belle voiture, j’étais sur le trottoir, et vous m’avez éclaboussée. Il y a des taches qui restent.
– Je donnerais beaucoup pour voir votre visage au moment où vous me parlez ainsi, pensa tout haut le général.
Thérèse répondit:
– Vous l’avez vu. Je n’ai pas changé depuis tantôt.
– Avez-vous des enfants? demanda le général.
– J’ai eu une fille, murmura Thérèse, dont la voix s’altéra tout d’un coup.
– Vous êtes donc seule au monde?
– Toute seule.
– Je vous disais, poursuivit le général après un silence: je suis intrigué; j’ajoute: je suis embarrassé. J’ai de la fortune…
– Tant mieux pour ceux que vous aimez! dit vivement Thérèse.
Le général la regarda fixement malgré l’obscurité.
– Voyons, fit-il avec bonhomie, n’y a-t-il pour moi aucun moyen de reconnaître le service que vous m’avez rendu?
– Si fait.
– Dites!
Thérèse réfléchit, puis elle murmura:
– Vous me donnerez une lettre pour Mlle Ysole de Champmas, et j’irai embrasser vos deux filles. C’est un caprice que j’ai.
– Je le ferai, chère dame; mais… Si vous me disiez votre histoire, je suis sûr que mon embarras cesserait. Dès qu’on connaît bien une personne, il y a mille moyens de s’acquitter envers elle.
Thérèse se renfonça dans son coin et répondit péremptoirement:
– Je n’ai pas d’histoire.
Mais, se ravisant tout à coup, elle ajouta d’un accent profond:
– Si c’est pour passer le temps, j’en sais une… j’en sais une qui vous intéressera. Écoutez!
XIII Histoire d’une mère
On n’était encore qu’à Neuilly.
M. Flamant avait beau crier, de dix pas en dix pas:
– Hie! Marion, poison!
Marion allongeait de moins en moins. Elle tenait peut-être à honneur de mériter les injures du patron.
Quand le fouet se mettait de la partie, la carcasse dégingandée de la pauvre bête essayait un effort convulsif, puis ses oreilles se reprenaient à pendre et ses jambes de bois revenaient à leur allure habituelle.
– C’est l’histoire d’une amie à moi, dit Thérèse après un silence, une vraie amie, ma seule amie: une paysanne comme moi, du même village que moi. J’ai peut-être été trop loin en annonçant qu’elle vous intéresserait, cette histoire, car vous êtes un militaire, et vous devez en savoir beaucoup de semblables.
«Elle s’appelait Madeleine. Elle était la fille d’un petit fermier qui ne roulait pas sur l’or, assurément, mais qui ne demandait rien à personne.
«Son père l’aimait bien. Il lui donnait trop.
«Elle avait de beaux yeux rieurs, une taille souple et forte, des cheveux qui auraient valu dix pistoles en foire… Ah! on lui en offrit bien souvent trois ou quatre louis d’or! Mais, pour argent ni or, elle n’eût vendu ses cheveux.
«À force de lui donner, son père l’avait rendue coquette.
«C’était ici ou là, qu’importe le nom du village? Le général comte de Champmas ne connaît guère que le village dont il est le seigneur.
«Car, on a beau faire des révolutions, il y a toujours des seigneurs, et ceux qui passent riches et brillants dans un pauvre pays emportent toujours le bonheur des familles avec eux quand ils s’en vont.
«À la foire, les charlatans ne prennent que les cheveux qui sont à vendre. Les cœurs, c’est différent; d’autres charlatans savent les voler de nuit, et il n’y a point de loi pour châtier ceux qui s’en vont avec l’honneur et le bonheur des maisons.
«Dans notre village, qui n’était pas loin de la ville, on faisait l’élevage des chevaux. À cause de cela, chaque ferme avait de grandes et belles écuries. Quand les troupes passaient, on mettait les fantassins à la ville et les cavaliers chez nous.
– Quel nom a votre village? demanda ici le général.
– Saint-Yvon, Saint-Mesme ou Saint-Jacques, répondit Thérèse. Avez-vous de la curiosité pour si peu?
– Et près de quelle ville est-il situé?