Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
«Seulement, sa mère l’appelait Charlotte et vous la nommâtes Ysole. Vous ne vouliez rien garder de sa mère.
«Ne vous défendez pas, monsieur le comte, le monde est ainsi. Vous n’êtes pas fait autrement que les autres; il vous déplaisait de regarder si bas au-dessous de vous la misérable créature dont vous aviez brisé l’existence…
Le général passa sa main sur son front et dit:
– N’a-t-elle rien pardonné pour tout l’amour dont j’ai entouré sa fille?
– Elle a tout pardonné depuis bien longtemps, répliqua Mme Soulas, et si une voix parle pour vous aux pieds de Dieu, c’est la sienne…
«Vous alliez être officier général et vous alliez vous marier. Il y avait un obstacle: Ysole, l’enfant qu’on appelait Mlle de Champmas.
«On savait que vous n’étiez pas veuf.
«Monsieur le comte, vous avez perdu une sainte, mais vous ne connaissiez pas son cœur tout entier. Mme la comtesse de Champmas avait un secret pour vous.
«Oh! ne craignez rien! Si vous aviez eu le temps de visiter sa tombe avant de quitter Paris, vous y auriez trouvé des fleurs nouvelles.
«Une bien pauvre main vous a remplacé dans ce soin pieux. Il m’est arrivé parfois d’intercéder auprès de votre femme défunte, comme je prie ma patronne, avec ce reste de foi que j’ai apporté du pays.
«Vous fûtes étonné, heureux, reconnaissant, quand la noble jeune fille dont vous sollicitiez la main vous dit un jour:
«- Comte, vous êtes père… Ceux qui m’aiment et qui me conseillent hésitent. Moi, je veux inaugurer mon bonheur par un bienfait. Qu’il n’y ait point de pleurs dans notre maison. La mère d’Ysole n’est plus; je consens à légitimer Ysole par acte secret, annexé à notre contrat de mariage.
– Vous savez cela!… balbutia le général.
– Voici ce qui s’était passé, reprit Thérèse:
«La veille, une femme s’était présentée à la demeure de votre fiancée, sous prétexte d’implorer une aumône. On pouvait toujours lui demander, comme il est permis à tous de prier les anges.
«Une fois introduite, au lieu de quêter la charité, l’étrangère raconta une pauvre histoire – l’histoire de Madeleine.
– C’était vous? interrompit le général.
– C’était moi, et j’affirme que, dans cette entrevue, il ne fut rien dit qui pût diminuer l’affection ni le respect qu’une femme doit à son mari.
«Elle était d’un monde où, en définitive, l’idée ne doit même pas naître qu’un homme comme vous doive épouser une fille comme Madeleine.
«Mais elle était saintement femme, et la dette contractée envers l’enfant lui apparut dans toute sa rigueur.
«Elle avait un cœur d’or, et le sacrifice de la mère la remua jusqu’au fond de l’âme.
«Car je lui dis, monsieur le comte, l’entrevue de l’hospice Dubois. Elle vit la triste créature couchée sur son lit de douleur, la petite fille jouant près de la fenêtre, la religieuse froide et faisant le bien comme on accomplit une tâche; elle vit le soldat, heureux et brillant, franchissant ce seuil morne; elle l’entendit qui disait, croyant peut-être beaucoup dire:
«- Ma sœur, je suis le père de cet enfant. Si la pauvre femme mourait, je reconnaîtrais ma fille…
– J’ai donc dit cela! murmura le général.
– Et j’ajoutai, poursuivit Thérèse, dont la voix avait d’étranges émotions, j’ajoutai, parlant à celle qui allait être votre femme: mademoiselle, la mère entendit ces paroles si cruelles et si douces. Quelque chose se brisa au-dedans d’elle: quelque chose qui était le meilleur de son cœur, le lien, le lien sacré de la mère à l’enfant: l’ardent égoïsme de la passion maternelle! La mère plana au-dessus des attaches mêmes de la nature; elle déchira avec une angoisse pleine de délices tout ce qui était le charme de sa misérable vie; elle se jugea nuisible au bien de sa fille; se condamna comme étant un obstacle au bonheur de son idole, elle se tua…
– Elle se tua! répéta le général en frissonnant.
– Je parle moralement, dit Thérèse dont l’accent se voila. Il suffisait de la maladie, sans qu’il fût besoin de recourir au suicide…
«Monsieur le comte, votre fiancée m’écoutait en pleurant. Quand elle eut fini, elle me dit: Je paierai la dette de M. de Champmas, je la paierai tout entière!
«Elle l’a payée. Plus tard, il est vrai, quand la jalousie maternelle naquit dans son cœur, elle exigea l’éloignement de l’étrangère; mais le bienfait subsiste. Ysole est l’aînée des demoiselles de Champmas, et l’amour de leur père se partage entre elles également désormais.
La carriole s’arrêta devant la porte d’une auberge dans la rue du château, à Saint-Germain.
– Oh! oh! Marion, fit M. Flamant. Descendez voir, les bourgeois. La guenon n’a affronté qu’une fois en route. Combien de temps allez-vous rester ici?
– Une heure, répondit Mme Soûlas, et je reviendrai seule.
– À votre volonté, maman. Ça allonge, pas vrai? Quoique l’apparence n’y est pas, ça allonge comme un tigre!
À quelque distance de l’auberge, une lanterne-enseigne brillait. C’était le bureau des diligences de Rouen. Thérèse et le général se dirigèrent de ce côté.
– Et jamais vous n’avez essayé de vous rapprocher d’elle? demanda le général très ému.
– Si la pauvre femme meurt, je reconnaîtrai ma fille, prononça lentement Thérèse avant de répondre. Ces mots dictaient une conduite à la mère, et à celle qui devait remplacer la mère… Il vous fallait la fille d’une morte, vous l’avez eue.
Le général baissa la tête.
En arrivant à la porte du bureau, il dit encore:
– Au nom de Dieu, êtes-vous Madeleine?
– Pour la troisième fois, je vous l’affirme., répondit l’hôtesse d’un ton ferme: Madeleine est morte, bien morte.
– Et ne voulez-vous rien accepter de moi? Thérèse hésita.
– Si fait, répondit-elle enfin.
– Oh! demandez! s’écria le général.
Elle l’interrompit pour dire froidement:
– Ma demande est déjà faite. Depuis longtemps j’ai envie d’embrasser la fille de Madeleine… et aussi la fille de Mme la comtesse de Champmas.
– Grand et digne cœur! murmura le comte en lui tendant les mains.
– Si vous voulez me donner un bout de lettre avant que je m’en aille, poursuivit Mme Soûlas, cela me fera plaisir.
Les grelots de la diligence tintèrent à l’autre bout de la rue. Le général déchira une page de ses tablettes et écrivit ces mots: «Ysole, Suavita, mes filles chéries, aimez et respectez celle qui vous portera ce mot, comme vous m’aimez, comme vous me respectez moi-même.»
Pendant qu’il écrivait, Thérèse demandait au conducteur:
– Y a-t-il de la place pour Rouen?
– Une seule: rotonde.
– Je la retiens.
«Adieu, Soûlas! ajouta-t-elle en se tournant vers le général. Monte, mon homme, et bon voyage!
Elle prit le papier qu’il lui tendait et murmura:
– Je n’abuserai pas, monsieur le comte. Je ne les embrasserai qu’une fois.