Les larmes de Machiavel
- Автор: Cardetti Raphael
- Год: 2003
- Язык: французский
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:
Maître d'œuvre de cette évolution, Tommaso Valori avait transformé cette multitude en une milice violente, toujours prête à faire le coup de poing contre ceux dont les écarts, pensait-il, étaient la cause principale des malheurs de la cité. Gare au poivrot ou au parieur qui tombaient entre les griffes de ses jeunes soldats de Dieu lorsqu'ils se répandaient dans les rues, de solides gourdins à la main...
- Je les fais repousser par mes hommes, Excellence?
- Je ne vois pas en quoi cela pourrait nous avancer. Ces gamins ont l'air encore plus déterminés que d'habitude. Je ne veux pas d'une bataille rangée ici. Ce serait offrir ma tête sur un plateau à mes adversaires.
Soderini croisa les bras en attendant que la petite troupe se rapproche. Valori fit un geste pour marquer, l'arrêt et s'avança seul vers le gonfalonier. Un silence total envahit brusquement la rue. Il se planta devant le gonfalonier et le toisa durant un long moment.
Déstabilisé par cette attitude inhabituelle, Soderini attendit quelques secondes, puis l'interpella, sur un ton ironique:
- Quel bon vent vous amène par ici? Il est vrai qu'une petite procession de bon matin fait toujours du bien. Vous n'oublierez pas de prier pour Malatesta et moi, j'espère?
Valori ne parut nullement troublé par cette attaque frontale. Il répondit à la provocation d'une voix calme:
- Vous avez trouvé un nouveau cadavre, paraît-il. Si je sais compter, nous en sommes à trois en autant de jours. Peut-être serait-il temps d'agir?
- Nous nous y efforçons, rassurez-vous. J'ai donné à Malatesta tous les moyens nécessaires pour traquer cet ignoble assassin.
Valori pointa sur lui un doigt menaçant:
- Le Seigneur nous a envoyé ce châtiment pour nous punir d'avoir préféré le lucre à la prière! Il veut que nous purgions Florence de tous les péchés qui la souillent! Vous auriez dû vous atteler à cette tâche il y a bien longtemps, Excellence.
Incapable d'interrompre cet inextinguible flot de paroles, Soderini laissa Valori poursuivre son admonestation. Les yeux enfiévrés, celui-ci se retourna vers ses fidèles et vociféra à leur adresse, l'index dressé vers le cieclass="underline"
- Nous allons nettoyer la ville de tout ce vice! Détournons les âmes de la lascivité et ramenons-les vers le Sauveur!
- Amen! clamèrent-ils en chœur, la même expression extatique sur le visage.
Valori fixa une dernière fois le gonfalonier. Tout autant que ses mots, son regard était imprégné d'une sourde menace.
- Agissez vite, Excellence, ou nous devrons le faire à votre place!
Il conclut son injonction en crachant sur le sol, à quelques pouces de la botte de Soderini. Une flamme de haine brillait dans ses yeux. D'un mouvement brusque, il tourna le dos à son interlocuteur et s'éloigna d'un pas assuré, suivi de sa petite troupe.
Le gonfalonier ne parla pas avant de les avoir vus disparaître au loin.
- Combien de temps ces illuminés vont-ils se retenir avant de mettre la ville à feu et à sang?
- Pas longtemps, Excellence, j'en ai bien peur! Nous devons trouver le coupable avant que leur rage ne devienne incontrôlable. Il en va de votre crédibilité. Et de nos vies, je le crains...
10
Piero Guicciardini arriva en retard au cours de Marsilio Ficino. Les autres élèves saluèrent son arrivée par un frémissement, tout autant dû à l'insupportable odeur qu'il répandait derrière lui qu'à la surprise de le revoir au terme d'une si longue absence.
Après seulement dix minutes, il se lança dans une série de soupirs. La leçon du jour était consacrée aux principaux écrits de saint Thomas d'Aquin, dont, bien sûr, il n'avait jamais entendu parler. Il reposa sa plume sur l'écritoire et, pour tromper son ennui, entreprit de détailler ses compagnons de souffrance.
Parmi la dizaine d'élèves qui l'entouraient, tous issus des meilleures familles, pas un ne comprenait le moindre mot du cours. Cela ne les empêchait pas d'adopter un air inspiré et d'opiner du chef après chaque phrase du philosophe.
Impressionné lui-même par la science de son vieux maître, Guicciardini ne voyait cependant pas à quoi elle pourrait lui servir. Il détestait la rhétorique, vomissait le droit canon, exécrait la philosophie et plus encore l'histoire. Sans parler de sa répulsion pour tout ce qui avait un rapport, même lointain, avec les mathématiques. Seule la poésie parvenait à l'intéresser, parce qu'il puisait en elle les métaphores qui donnaient à ses chansons un vernis culturel très prisé par ses compagnons de beuverie.
Son titre de compositeur le plus instruit de la cité devait donc beaucoup à l'enseignement de Ficino. Loin d'être un ingrat, Guicciardini lui rendait hommage en venant parfois suivre les leçons qu'il dispensait dans la salle de lecture de la Bibliothèque médicéenne.
Malgré sa bonne volonté, la philosophie thomiste était trop éloignée de ses préoccupations quotidiennes pour qu'il pût prolonger plus longtemps son effort d'attention. Il décida de s'accorder quelques instants de repos. Tandis que la voix de Ficino devenait un simple bruit de fond, ses yeux vagabondèrent! dans la pièce et se fixèrent par hasard sur la fresque de Masaccio.
Il avait toujours détesté cette œuvre. Les trois gloires de la littérature toscane y étaient figées dans une attitude hiératique. Une composition beaucoup plus distrayante prit forme dans son esprit. Il imagina Dante, sous le coup d'une incontrôlable jalousie littéraire, abattant sur le crâne de Boccace le livre qu'il tenait sous le bras. Soucieux de venger son ami, Pétrarque aurait violemment souffleté l'auteur de la Divine Comédie. Le guet aurait alors surgi et jeté les trois vénérables poètes dans le plus sombre cachot du Bargello, au beau milieu des rats et des déjections. Souriant à la pensée de cette scène terrible pour la dignité culturelle florentine, Guicciardini sut qu'il tenait là un merveilleux sujet de chanson.
Sa soudaine révélation se traduisit par un hoquet d'une rare violence. Il souleva d'un bond sa lourde masse et se mit à gesticuler. Convaincus d'être face à un spectaculaire exemple de maladie nerveuse, les membres de l'assemblée le contemplèrent médusés.
- Allez, sortez tous! Dépêchez-vous, dehors!
D'un même mouvement, tous les élèves quittèrent la pièce, à l'exception de son voisin de gauche, dont le réveil fut brutal. Dernier rejeton de la famille des Pazzi, le malheureux devait bien plus à la consanguinité qui frappait la lignée de sa mère qu'à la noble virilité de son père. Guicciardini l'attrapa par le col de sa tunique et le secoua violemment.
- Tu m'as entendu? J'ai dit dehors!
Sa victime saisit cette fois-ci parfaitement le message et quitta la pièce en courant, sans même prendre la peine d'emporter ses affaires, pendant que Francesco Vettori se tordait de rire sur sa chaise.
- Es-tu certain que tout va bien, Piero? l'interrogea Ficino. Veux-tu que nous allions consulter Corbinelli? Il doit bien avoir des traités où l'on parle de cas similaires au tien.
- Je me porte à merveille, maître, je vous assure!
Devant la perplexité de son professeur, Guicciardini se décida à lui fournir de plus amples explications:
- Vous aviez raison. La solution de l'énigme de Del Garbo se trouve bien ici.
D'un air décidé, il alla se planter au pied de la fresque restaurée par Del Garbo.
- La réponse était si flagrante que nous n'avons pas été capables de la voir.
- Je crois que la vitesse de ton raisonnement dépasse de loin notre capacité d'entendement, Piero. Si tu t'expliquais?