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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Et enfin le dernier écran fut en place. C’était vers la fin de la troisième semaine de leur captivité.

— Lancez les rotors, ordonna Lavon.

Le navire se mit à vibrer d’une vie retrouvée quand les rotors se mirent en marche. Sur la passerelle, les officiers restaient pétrifiés : Lavon, Vormecht et Galimoin, silencieux, immobiles, respirant à peine. De minuscules vaguelettes se formèrent le long de la proue. Le Spurifon commençait à bouger ! Lentement, opiniâtrement, le navire se frayait un chemin à travers la masse dense d’herbe à dragon frémissante… puis il trépida, fut parcouru d’une secousse et les vibrations des rotors cessèrent…

— Les écrans ne tiennent pas ! hurla Galimoin d’une voix angoissée.

— Trouvez ce qui se passe, ordonna Lavon à Vormecht.

Il se tourna vers Galimoin qui se tenait debout comme si ses pieds avaient été cloués au pont, tremblant, transpirant, les muscles frémissant curieusement sur ses lèvres et ses joues.

— Ce n’est probablement qu’un petit contretemps, lui dit doucement Lavon. Venez, allons boire un peu de vin, et dans un instant nous repartirons.

— Non, beugla Galimoin. J’ai senti les écrans s’arracher. L’herbe à dragon est en train de les dévorer.

— Les écrans tiendront, dit Lavon d’un ton plus pressant. Demain à la même heure, nous serons loin d’ici et vous aurez remis le cap sur Alhanroel…

— Nous sommes perdus ! hurla Galimoin.

Il se dégagea brusquement, se précipita en bas des marches en battant l’air de ses bras et disparut. Lavon hésita. Vormecht revint, l’air sombre : les écrans avaient effectivement lâché, les rotors étaient obstrués et le navire s’était de nouveau arrêté. Lavon sentit son courage vaciller. Il était contaminé par le désespoir de Galimoin. Le rêve de sa vie se terminait par un échec, une catastrophe absurde, une farce grotesque. Joachil Noor apparut.

— Capitaine, savez-vous que Galimoin est devenu fou furieux ? Il est monté sur le pont d’observation, il gémit, il hurle, il danse et il veut provoquer une mutinerie.

— Je vais aller le voir, dit Lavon.

— J’ai senti les rotors démarrer. Et puis…

— Encore obstrués, fit Lavon en hochant la tête. Les écrans ont lâché.

Tandis qu’il se dirigeait vers la passerelle, il entendit Joachil Noor dire quelque chose à propos de son projet électrique et qu’elle était prête à effectuer les premières expériences à une grande échelle ; il lui répondit de commencer immédiatement et de lui faire un rapport dès qu’il y aurait des résultats encourageants. Mais les paroles de la biologiste lui sortirent rapidement de l’esprit. Il était absorbé par le problème que posait Galimoin.

Ce dernier avait pris position sur la haute plateforme à tribord où il faisait ses observations et ses calculs des latitudes et des longitudes. Il faisait maintenant des bonds désordonnés d’animal au cerveau dérangé, allant et venant en se pavanant, battant l’air de ses bras, hurlant des propos incohérents, chantant d’une voix rauque des bribes de ballades, accusant Lavon d’être un imbécile qui les avait intentionnellement menés dans ce piège. À peu près une douzaine de membres de l’équipage étaient rassemblés au-dessous de la plate-forme et écoutaient ; certains lançaient des quolibets, d’autres criaient leur approbation et d’autres encore arrivaient rapidement ; c’était l’amusement du moment, le divertissement du jour. Lavon vit avec horreur Hasz déboucher sur la plate-forme de Galimoin en venant de l’autre côté. Hasz parlait à voix basse, faisant des signes au navigateur, l’exhortant calmement à redescendre ; à plusieurs reprises Galimoin interrompit sa harangue pour regarder dans la direction de Hasz et grogner des menaces. Mais Hasz continuait d’avancer. Il n’était plus qu’à un ou deux mètres de Galimoin et parlait toujours, souriant et étendant ses mains ouvertes comme pour lui montrer qu’il ne portait pas d’arme.

— Fichez le camp ! rugit Galimoin. Reculez !

Lavon, qui lui-même s’approchait furtivement de la plate-forme, fit signe à Hasz de rester hors de portée. Trop tard : pris de fureur, Galimoin bondit sur Hasz comme un forcené, souleva le petit homme comme une poupée de chiffon et le projeta dans la mer par-dessus le bastingage. Un cri de stupéfaction s’éleva du groupe de spectateurs. Lavon se précipita vers le bastingage juste à temps pour voir Hasz, les membres battant l’air, s’écraser sur la surface de l’eau. Il y eut instantanément une activité convulsive dans l’herbe à dragon. Telles des anguilles rendues folles, les fibres charnues se mirent à grouiller, à onduler et à se tortiller ; pendant quelques instants la mer parut être en ébullition ; puis Hasz disparut.

Un vertige terrifiant s’empara de Lavon. Il eut l’impression que son cœur emplissait toute sa poitrine et écrasait ses poumons et que son cerveau tournoyait dans son crâne. Il ne s’était jamais trouvé en présence de la violence. Il n’avait de sa vie jamais eu connaissance du meurtre d’un être humain commis volontairement par un autre être humain. Il était intolérable et c’était une blessure mortelle que cela dût se produire sur son navire et être commis par l’un de ses officiers sur un autre. Il s’avança comme quelqu’un qui marche en rêvant, posa les mains sur les épaules puissantes et musculeuses de Galimoin et, avec une force qu’il ne s’était jamais connue, il fit passer le navigateur pardessus le bastingage, aisément, sans réfléchir. Il entendit une plainte étranglée et le bruit d’un plongeon ; il baissa la tête, hébété, épouvanté, et vit la mer entrer une seconde fois en ébullition tandis que l’herbe à dragon se refermait sur le corps de Galimoin qui se débattait.

Lentement, d’une démarche engourdie, Lavon descendit de la plate-forme.

Il se sentait étourdi et avait les joues en feu. Il lui semblait que quelque chose s’était brisé en lui. Un cercle de visages flous l’entouraient. Petit à petit, il discerna des yeux, des bouches, les contours de visages familiers. Il commença à dire quelque chose, mais aucun mot ne sortait, seulement des sons. Il perdit l’équilibre et fut rattrapé et allongé sur le pont. Quelqu’un avait passé le bras autour de ses épaules ; quelqu’un lui donnait du vin. Il entendit une voix dire :

— Regardez ses yeux. Il est en état de choc !

Lavon commença à frissonner. Sans savoir comment – il n’avait pas eu conscience d’être transporté – il se retrouva dans sa cabine, Vormecht penché sur lui et d’autres debout derrière.

— Le navire vogue, capitaine, dit calmement le second.

— Quoi ? Quoi ? Hasz est mort. Galimoin a tué Hasz et j’ai tué Galimoin.

— C’était la seule chose à faire. Il était devenu fou.

— Je l’ai tué, Vormecht !

— Nous n’aurions pas pu garder un fou enfermé à bord pendant encore dix ans. Il représentait un danger pour nous tous. Sa vie était perdue. Vous aviez la responsabilité. Vous avez bien agi.

— Nous ne tuons pas, dit Lavon. Nos ancêtres barbares, sur la Vieille Terre, il y a bien longtemps, se donnaient la mort, mais nous ne tuons pas. Je ne tue pas. Nous étions des animaux, jadis, mais c’était à une autre époque, sur une planète différente. Je l’ai tué, Vormecht.

— C’est vous le capitaine. Vous aviez le droit. Il menaçait le succès de notre entreprise.

— Le succès ? Le succès ?

— Le navire a recommencé à voguer, capitaine.

Lavon le fixa du regard, mais il ne parvenait pas à accommoder.

— Que dites-vous ?

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