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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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L’imbécile de médecin avait diagnostiqué une anémie graisseuse, paraît qu’elle était grosse comme une vache. Si encore elle l’avait dit tout de suite, faute avouée aurait pu être réparée, elle avait attendu six mois cette andouille.

– Je croyais que vous étiez très catholiques ?

– Pourquoi tu dis ça ?

– L’avortement n’est-il pas formellement interdit par l’Église ?

– Là, ce n’est pas pareil. De toute façon, c’est foutu.

Maurice était si abattu, si triste, qu’il craignait de se mettre à pleurer comme une gonzesse. Il ne voulait plus voir Christine pendant un moment. Le temps que le chagrin passe.

Joseph avait été chargé d’annoncer qu’il était patraque.

– Ah bon ? s’était-elle inquiétée.

Joseph ne devait plus savoir mentir ou était-ce elle qui lisait dans son regard ou lui qui la laissait lire ? Elle pensa : « Il me cache la vérité, mon Maurice est à l’agonie », elle ne voulut rien entendre, se précipita à son domicile, trouva son chéri effondré, plein de rage et d’humiliation mêlées. De dignité aussi.

– Tu comprends, dans notre famille, l’avortement est inconcevable.

Son père avait décidé d’envoyer Hélène à la campagne pour éviter la honte et l’ignominie, un oncle avait une affaire de bois à Périgueux. L’accouchement s’y ferait dans la plus grande discrétion.

S’il n’y avait pas eu la guerre et tout ce bordel, Maurice serait remonté à Paris, sa sœur et lui se seraient parlé comme avant, elle aurait confié à son grand frère le nom du fumier qui abandonnait une gamine enceinte, il serait allé lui casser la gueule, un homme ça doit assumer ses responsabilités ou c’est pas un homme, non ? Un moins-que-rien, ouais.

Christine se pencha vers son amoureux, lui posa la main sur l’épaule, il gardait la tête baissée, elle passa la main dans ses cheveux, lui caressa le visage, l’embrassa sur le front, il finit par lui sourire.

– Tu aimes ta sœur ? demanda Christine.

– Je l’adore.

– Tu ne crois pas qu’elle a besoin de soutien ? Elle est jeune, elle est perdue, abandonnée. Ce n’est pas un drame d’avoir un enfant, c’est un bonheur.

– Ça veut dire que toi, tu accepterais d’avoir un enfant ?

– Pourquoi pas ?

– Avec moi ?

– Avec qui d’autre, imbécile ! Dès qu’on y verra plus clair.

Poussé par Christine, il se lança dans une longue, inhabituellement longue lettre à son père. « Il faut pardonner, papa, c’est notre devoir de chrétiens », écrivit-il avec ses jambages tout ronds. Quand il hésita, Christine lui dicta ce qu’il devait mettre : « Nous devons la soutenir, l’aider dans cette épreuve, pas l’accabler. Le déshonneur serait de l’abandonner aujourd’hui. » Nelly précisa aussi : « Sinon, à quoi servirait une famille ? Avec un point d’interrogation, Maurice. Moi, ce qui m’a manqué, c’est d’avoir un frère comme toi. » Elle poursuivit, inspirée : « En ces temps troublés que nous vivons, cet enfant sera un espoir pour notre famille, son avenir. » Joseph ajouta : « La colère et l’amertume sont des poisons qui ruinent la santé. Elle a besoin de calme, de fortifiants et de viande rouge. Pour faire un beau bébé, c’est mieux, expliqua-t-il, et pas d’alcool ni de cigarettes. Vas-y, mets-le, qu’est-ce que tu attends ? C’est pour son bien. »

Philippe Delaunay ne s’attendait pas à ce message œcuménique. Il réfléchit, son fils n’avait pas tort, il remonta dans son estime : « Il est meilleur que je ne l’imaginais. C’est une belle chose qu’un fils donne une leçon de vie à son père. » Il consola son épouse.

– Le mal est fait, dit-il, nous allons lui montrer notre amour, le moment est venu pour nous d’appliquer nos convictions chrétiennes. Nous n’avons pas à en avoir honte, elle accouchera chez nous.

Sa femme fut stupéfaite et montra à sa fille la lettre qui avait tout changé. Cette missive consolida à jamais l’amour qu’Hélène vouait à son frère aîné et valut à Maurice sa reconnaissance éternelle.

– Tu sais, dit Nelly, je t’entends la nuit quand tu parles à ton père.

– Il m’arrive souvent de rêver de lui.

– Tu ne rêves pas, tu lui parles.

– Oui, je lui parle dans mes rêves.

Une déroute invraisemblable. Des colonnes de civils hagards comme des somnambules sur des routes bombardées, sans un regard pour les cadavres dans les fossés. Orléans, Gien, rasés. Les centaines de milliers d’hommes des armées alliées en perdition, acculés dans le piège de Dunkerque et embarquant dans la confusion, Paris ville abandonnée, la Wehrmacht défilant sur les Champs-Élysées et Hitler guilleret face à la tour Eiffel.

La honte et l’amertume.

À Alger, on ne pouvait pas se douter de ce qui se passait là-haut. Fin mai, le téléphone ne passait plus. Sauf à l’état-major, mais Maurice ne pouvait rien dire. Secret-défense. À force d’être tanné (« À nous, tu peux le dire ») il avait fini par lâcher :

– Ça va très mal.

– Tu plaisantes, Maurice ?

– C’est la catastrophe. Ouais. C’est foutu.

Comment imaginer ce cauchemar ? Il y avait la radio avec ses informations amidonnées. Les journaux plus ou moins précis avec leurs photographies riquiqui. La stupeur, on l’avait au cinéma. Jamais il n’y avait eu autant de monde dans les salles. Les films, on s’en fichait, on voulait juste voir les actualités cinématographiques. Les gens se levaient dans le noir, criaient, pleuraient, refusaient de sortir, restaient plusieurs séances d’affilée pour revoir l’horreur. Ceux qui avaient vu racontaient aux autres qui ne les croyaient pas. Il y en a qui juraient que c’était de la propagande. L’armée française, c’était quelque chose. Elle ne s’était pas évaporée. Où était-elle ?

La rumeur se répandait. « Au Vox, ils ont les nouvelles actualités Gaumont. » On se précipitait. C’étaient les mêmes, ou d’autres qui leur ressemblaient. Ou au Plaza ou au Rialto. On faisait la tournée des cinémas. Il y avait des files d’attente inhabituelles. On demandait juste à la caissière quand ils avaient reçu les actualités.

Des journaux parlaient de cent mille Français tués. Aux actualités, ils disaient soixante mille côté Alliés ? Comment savoir ? Qui les a comptés ? Avec qui sommes-nous alliés depuis la capitulation ? Avec les Allemands ? avec les Anglais ? Avec qui on est ?

Qui est avec nous ?

Au Marignan, c’était effrayant. Pire qu’un film de guerre. Il n’y avait pas de musique.

Le pont de Sully-sur-Loire éventré, le château en ruine, la ville comme un champ de gravats, une seule maison debout, une cohorte interminable de fourmis, civils perdus et soldats fusil en berne à la recherche d’un pont, et des corps alignés par centaines sur les rives du fleuve.

On était écrasés. Christine pleurait. Elle voulait être seule.

La seule bonne nouvelle en cette sinistre période fut apportée par Maurice. Sa sœur venait d’avoir un garçon. L’accouchement avait été difficile. Le toubib avait refusé de faire une césarienne. Par principe. Elle en avait bavé.

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