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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Madame paraît soucieuse, dit la femme de chambre, en déposant sur le lit le plateau du petit déjeuner.

Tania beurra un petit pain grillé, le nappa de miel et le croqua d’un coup net, en plissant les paupières. Puis, elle but une gorgée de thé, s’essuya les lèvres et demanda :

— Du courrier pour moi ?

— Pas ce matin, madame.

— Quelqu’un a téléphoné ?

— Non, madame.

Une impression pénible d’isolement affligea la jeune femme. Elle n’intéressait personne. Sa journée s’annonçait inutile. Elle se rappela sa conversation de la veille avec Nicolas et comprit que ce souvenir était à l’origine de son malaise. Cependant, tout ce que Nicolas lui avait dit sur la misère des petites gens et leur droit au bonheur terrestre, elle le savait. Pourquoi donc était-elle à ce point troublée ? Au moment de beurrer une seconde rôtie, elle se ravisa et la déposa sur l’assiette. Par un sentiment de mortification puérile, elle voulait renoncer à ce menu plaisir. Elle fut fière de l’étonnement que manifesta sa femme de chambre.

— Madame n’est pas bien ? Les rôties étaient un peu brûlées, peut-être ?

Sans répondre, Tania considérait ses mains pâles et longues.

— Quel ennui ! dit-elle enfin.

— Madame peut bien le dire, susurra la femme de chambre, à tout hasard. On ne sait plus sur quel pied danser !

Tania haussa les épaules. Elle songeait aux pauvres. Il lui déplaisait que tout le monde ne fût pas heureux autour d’elle. Avec effort, elle imaginait les taudis aux fenêtres gelées, des mendiants grelottant sous la neige, des tramways bourrés de voyageurs minables. Elle n’était jamais montée dans un tramway. Ses enfants non plus. Mlle Fromont prétendait que c’était plein de maladies, dans les tramways. Quelle sottise !

— Appelez les enfants, dit Tania.

Une brusque décision éclairait son visage.

Serge fit irruption dans la pièce, escalada le lit et se jeta dans les bras de sa mère. Tania pressa contre ses lèvres ce visage rose, essoufflé et rieur. L’enfant était polisson, courageux. Secrètement, elle le préférait au petit Boris, silencieux, rêveur, et qui semblait vivre à l’écart de tous d’une existence mystérieuse et monotone de plante.

Mlle Fromont, tout en violet sombre, la taille étranglée, le sein véhément, apparut dans l’encadrement de la porte.

— Il m’a devancée, dit-elle. Je lui avais pourtant interdit de courir dans les couloirs. Mais ce que je dis ou rien…

Elle s’approcha de Serge et rectifia les plis de son col marin.

— Si ça continue, vous serez ficelé comme votre frère.

À ces mots, le petit Boris pénétra en se dandinant dans la chambre. Il donnait la main à sa nounou, la vieille Marfa Antipovna, toute ridée, comme une pomme cuite. Mlle Fromont répondit d’une sèche inclination de tête au salut profond de la servante. Les deux femmes se détestaient. Marfa Antipovna prétendait que la gouvernante était une vilaine étrangère, qui n’allait pas à l’église, mais dans un « hangar protestant », qui parlait le russe avec un accent diabolique, et qui terrorisait les enfants au lieu de leur rendre la vie distrayante et facile. La gouvernante, elle, affirmait qu’il était scandaleux de confier un garçon de famille bourgeoise aux soins d’une créature illettrée, bornée et privée de toute notion de puériculture et d’hygiène. Tania n’ignorait rien de cette antinomie et tâchait par tous les moyens de réconcilier les deux puissances rivales.

— Voyons, dit-elle après avoir embrassé Boris, quels sont vos plans pour aujourd’hui ?

— Avec votre permission, barinia, dit la nounou, je voulais emmener Boris à l’église. C’est aujourd’hui le 8 novembre, la fête de saint Michel, archange, prince des milices célestes, et des archanges Gabriel, Raphaël, Uriel, et de sainte Marfa, princesse de Pskov, ma patronne, et de…

— C’est bon, dit Tania en souriant.

Mlle Fromont contemplait la nounou avec une moue de mépris intellectuel.

— Quant à moi, dit-elle, je comptais faire avec Serge une promenade hygiénique et accélérée dans le parc Pétrovsky. L’archange saint Michel ne m’en voudra pas, je pense…

— Certainement pas, dit Tania. Mais j’avais d’autres projets pour mes enfants.

Elle hésita un instant, regarda Boris et Serge tour à tour, et murmura d’une voix mal assurée :

— Je veux que Serge et Boris fassent une promenade en tramway, ce matin.

Un double cri lui répondit :

— En tramway ! geignait la nounou, et elle se signait avec rapidité. Que Dieu vous bénisse, barinia, mais ce n’est pas possible. Tous les va-nu-pieds vont en tramway ! Ils saliraient leurs habits !

— Ils attraperaient des maladies ! renchérit la gouvernante. Le typhus, la rougeole, que sais-je encore ? Dans une autre ville, je ne dis pas, les tramways sont propres. Je me rappelle notamment qu’à Genève… Mais ici… Ah ! non, madame, non, ou je retire toute responsabilité.

— Pour une fois, vous voilà d’accord, toutes les deux, dit Tania. Mais vous n’arriverez pas à me convaincre. Je trouve que, par les temps qui courent, il ne sied pas d’être fier. Il faut aller vers le peuple, oui, le comprendre, se mêler à lui. Les enfants m’en sauront gré, plus tard…

Et, tout à coup, elle se fâcha :

— Il n’y a pas à discuter. J’exige qu’ils aillent en tramway, voilà tout.

Serge battait des mains et criait :

— En tramway ! En tramway !

Le petit Boris, assis dans les bras de Tania, imitait son frère en agitant ses courtes menottes potelées :

— Traoué ! Traoué !

— Pauvres enfants ! dit Mlle Fromont avec un soupir.

La nounou fondit en larmes et déclara que, pour elle, la vie était une longue épreuve. Tania, exaspérée, la pria de quitter la chambre. Alors, Boris se mit à pleurer, lui aussi. Mlle Fromont emmena les enfants et siffla sur le seuil de la porte :

— Je n’ai jamais vu ça ! Dans aucune maison !

Demeurée seule, Tania se félicita mentalement de son autorité. Cependant, elle était inquiète quant aux conséquences de cette expédition. Et si, vraiment, ses enfants attrapaient quelque maladie contagieuse dans le tramway ? Toute la faute en retomberait sur elle. Michel ne lui pardonnerait pas sa dangereuse lubie. Qu’il était donc difficile d’aller vers le peuple ! Et pour quelle récompense, mon Dieu, se donnait-elle tant de mal ? Prise de remords, elle appela sa femme de chambre et la pria de lui indiquer le tramway le plus propre de Moscou. Aux dires de la soubrette, le tramway n° 11, menant de la place Arbatskaïa au couvent de la Passion, était particulièrement bien entretenu. Aussitôt, Tania lui ordonna de recommander la ligne n° 11 à la gouvernante et à la nounou. Elle leur fit dire aussi de baigner les enfants dès qu’ils seraient rentrés de promenade, et de changer leur linge, qui serait lavé séparément par mesure de prudence.

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