Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Quant à l’archevêque Claudio Maria Celli, qui fut l’adjoint de Pio Laghi en Argentine, à la fin des années 1980, il me dit, lors d’un entretien à Rome :
— Il est vrai que Laghi dialoguait avec Videla [l’un des dictateurs] mais c’était une politique plus subtile qu’on ne le dit aujourd’hui. Il tentait d’infléchir sa ligne.
Les archives déclassifiées par le gouvernement américain et plusieurs témoignages que j’ai recueillis à Buenos Aires et à Rome montrent au contraire que Pio Laghi a été tout à la fois le complice des militaires, un informateur de la CIA et un homosexuel introverti. En revanche, et sans surprise, les archives du Vatican, également partiellement déclassifiées, tendent à l’innocenter.
Ce qui ressort de la lecture de 4 600 notes et documents secrets de la CIA et du département d’État déclassifiées, que nous avons pu consulter minutieusement, c’est d’abord la proximité du nonce avec l’ambassade des États-Unis. Dans une série de mémos de 1975 et 1976 dont je dispose, Laghi raconte tout à l’ambassadeur américain et à ses collaborateurs. Face à eux, il plaide constamment la cause des dictateurs Videla et Viola qui seraient des « hommes bons » voulant « corriger les abus » de la dictature. Le nonce dédouane les militaires de leurs crimes, la violence venant autant du gouvernement, dit-il, que de l’opposition « marxiste ». Il nie également, devant les agents américains, que les prêtres puissent être persécutés en Argentine. (Une dizaine au moins ont été assassinés.)
Selon mes sources, l’homosexualité de Pio Laghi pourrait expliquer ses positions et avoir joué un rôle dans sa proximité avec la junte◦– une matrice que l’on retrouvera souvent. Celle-ci ne le prédestinait pas, bien sûr, à la collaboration, mais en le rendant vulnérable aux yeux des militaires qui connaissaient ses penchants, elle a pu le contraindre au silence. Pourtant, Laghi est allé plus loin : il a choisi de fréquenter activement la mafia gay fascisante qui entourait le régime.
— Pio Laghi était un allié de la dictature, tranche Lisandro Orlov, l’un des meilleurs connaisseurs de l’Église catholique argentine et un pasteur luthérien qui fut un vrai opposant à la junte militaire, et que j’ai interviewé à plusieurs reprises à son domicile à Buenos Aires puis à Paris.
L’une des « madres de la Plaza de Mayo », les célèbres mères des victimes, dont j’ai pu voir les manifestations publiques organisées chaque jeudi à 15 h 30 sur la place de Mayo à Buenos Aires, a également témoigné devant la justice contre Laghi.
Enfin, plusieurs journalistes d’investigation que j’ai rencontrés enquêtent actuellement sur les liens entre Laghi et la dictature, et sur la double vie du nonce. On me parle surtout de ses « taxi-boys », un euphémisme argentin pour escorts. De nouvelles révélations à ce sujet devraient être rendues publiques dans les années à venir.
HÉCTOR AGUER ET LEONARDO SANDRI étaient encore, sous la dictature, de jeunes prêtres argentins, influents certes mais sans responsabilités majeures. Le premier deviendra archevêque de La Plata bien plus tard ; le second, futur nonce et cardinal, sera nommé « substitut » du Vatican en 2000, soit « ministre » de l’Intérieur du saint-siège, et l’un des prélats les plus influents de l’Église catholique sous Jean-Paul II et Benoît XVI. Tous les deux ont été durablement des ennemis de Jorge Bergoglio, lequel, devenu pape, mettra Aguer à la retraite, une semaine à peine après ses soixante-quinze ans, et gardera toujours Sandri à distance.
Selon plusieurs témoignages, les deux Argentins, devenus amis, étaient « compréhensifs » envers la dictature. Proches des courants les plus réactionnaires du catholicisme (l’Opus dei pour Aguer, plus tard les Légionnaires du Christ pour Sandri), ils ont été tous les deux des opposants brutaux à la théologie de la libération. Le slogan « Dios y Patria » du régime, mélange de révolution nationale et de foi catholique, leur plaisait.
Héctor Aguer est considéré par la presse comme un « ultraconservateur », un « fasciste de droite » [la derecha fascista], un « croisé », un « complice de la dictature » ou encore un « fondamentaliste ». Malgré sa voix affectée – il cite par cœur en italien des extraits de Madame Butterfly lorsque nous le rencontrons –, il a de surcroît la réputation d’être un homophobe outrancier. Il reconnaît d’ailleurs avoir été à l’avant-garde du combat contre le mariage gay en Argentine. S’il dément toute proximité idéologique avec la dictature, il se montre haineux envers la théologie de la libération « qui a toujours eu le virus marxiste en elle ».
— Aguer, c’est l’extrême droite de l’Église argentine, m’explique Miriam Lewin, une journaliste argentine de Channel 13 qui a été emprisonnée durant la dictature. (Je n’ai pas pu rencontrer Aguer lors de mes voyages à Buenos Aires, mais mon researcher argentin et chilien, Andrés Herrera, l’a interviewé dans sa résidence estivale de Tandil, une ville à 360 kilomètres de Buenos Aires. Aguer y passait ses vacances en compagnie d’une trentaine de séminaristes, et Andrés a été invité à déjeuner avec le vieil archevêque entouré de « los muchachos », les garçons comme il les appelle, et dont plusieurs lui ont paru « reproduire tous les stéréotypes de l’homosexualité ».)
Quant à Sandri, que j’ai pu interroger à Rome, et dont nous aurons l’occasion de reparler lorsqu’il deviendra incontournable au Vatican, il apparaît déjà à cette époque à l’ultra-droite de l’échiquier politique catholique. Ami du nonce Pio Laghi et ennemi de Jorge Bergoglio, son comportement sous la dictature détonne et les rumeurs abondent sur son entregent, ses bromances et sa dureté politique. Selon le témoignage d’un jésuite qui était au petit séminaire avec lui, sa jeunesse fut orageuse et sa « mauvaiseté » était déjà connue. Encore adolescent, « il nous surprenait par son envie de séduire intellectuellement ses supérieurs et il leur rapportait toutes les rumeurs qui couraient sur les séminaristes », me dit ma source.
Plusieurs autres personnes, comme le théologien Juan Carlos Scannone ou le bibliste Lisandro Orlov, me décrivent les années argentines de Sandri et me fournissent des informations de première main. Les témoignages sont concordants. À cause de son image anticonformiste, Sandri a-t-il été forcé par la rumeur de quitter l’Argentine après la fin de la dictature ? Se sentant fragilisé a-t-il pris le large ? C’est une hypothèse. Toujours est-il que, devenu l’homme de confiance de Juan Carlos Aramburu, l’archevêque de Buenos Aires, Sandri est envoyé à Rome pour entamer une carrière de diplomate. Il ne retournera jamais vivre dans son pays. Nommé à Madagascar puis aux États-Unis, où il devient l’adjoint de Pio Laghi à Washington, et fréquente les ultraconservateurs chrétiens américains, il sera nommé par la suite nonce apostolique au Venezuela puis à Mexico◦– où les rumeurs sur sa mondanité et son extrémisme le poursuivent, selon plusieurs témoignages que j’ai recueillis à Caracas et à Mexico. En 2000, il s’installe à Rome où il devient « ministre » de l’Intérieur de Jean-Paul II. (Dans sa « Testimonianza », l’archevêque Viganò soupçonnera Sandri, sans en apporter de preuve, d’avoir couvert des abus sexuels dans l’exercice de ses fonctions au Venezuela ou à Rome et d’avoir « été prêt à collaborer à [leur] dissimulation ».)