Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’existence des institutions du Zemstvo, indépendantes, autogérées, est perçue par l’empereur et la « Troïka » comme une atteinte au pouvoir absolu. En juillet 1889, l’empereur expose, dans un oukaze au Sénat, le motif qui l’incite à signer le Règlement relatif aux zemski natchalniks (chefs de cantons) : c’est « … l’absence d’un pouvoir gouvernemental ferme et proche du peuple, qui concilierait le souci des habitants des campagnes avec celui d’achever l’œuvre commencée et l’obligation de veiller au respect de la bienséance, de l’ordre public, de la sécurité et des droits des personnes privées dans les zones rurales ».
Élaboré par le comte Tolstoï, le projet de loi relative aux zemski natchalniks est rejeté par la majorité des membres du Conseil d’État (trente-neuf voix contre treize). Alexandre III est du côté de la minorité. La loi prévoyait essentiellement la nomination par le gouverneur, parmi la noblesse locale, de ces « chefs de cantons » qui exerceraient le pouvoir dans leur région. L’empereur Alexandre III, explique Sergueï Witte, « était séduit par l’idée que toute la Russie serait découpée en petites zones rurales ; dans chacune d’elles, se trouverait un noble respectable… et ce noble-propriétaire protégerait les paysans, leur rendrait la justice et les régenterait ». Pour Witte, adversaire de l’institution projetée, le défaut de la loi réside dans « une confusion des pouvoirs administratif et judiciaire », ce qui, « dans un État évolué, ne se peut31 ».
Le Règlement de 1889 fait des institutions du Zemstvo, organisations sociales autogérées, un simple appendice de l’État, il les englobe dans le système étatique. Localement, le pouvoir – administratif et judiciaire, comme le souligne le comte Witte – est transféré aux nobles. Dans la première moitié des années 1880, Alexandre III prend des mesures pour améliorer la situation matérielle des nobles, en créant notamment une Banque de la Noblesse, qui offre aux propriétaires des crédits à long terme. Le Règlement relatif aux zemski natchalniks rend aux propriétaires terriens, non seulement le pouvoir dans les campagnes, mais encore leur prestige perdu depuis l’émancipation paysanne. C’est le prestige du propriétaire terrien, devenu fonctionnaire ; les zemski natchalniks perçoivent en effet un traitement de l’État.
L’administrateur rural a le droit de châtier les paysans : il peut rendre des jugements, imposer des amendes (cinq roubles), mettre aux arrêts pour sept jours. Les peines, on le voit, ne sont pas très sévères. Elles sont d’ailleurs qualifiées de « paternelles ». « Vous êtes nos pères, nous sommes vos enfants » – ainsi les auteurs du Règlement relatif aux zemski natchalniks se représentent-ils les relations idéales dans les campagnes, rejoignant ici le rêve slavophile. En 1881, Ivan Aksakov publie dans la revue Rus, qu’il dirige, une note adressée par son père, Constantin Aksakov, à Alexandre II. L’idéologue du mouvement slavophile y développe sa grande idée : le peuple russe n’est pas un peuple étatique, il n’a aucun désir de prendre part au pouvoir, à la gestion de l’État. Il n’a nul besoin des libertés occidentales, il se sent pleinement libre sous la dextre protectrice du tsar autocrate.
Dictant ses Mémoires dans les années 1910 – donc, après la révolution de 1905 –, Sergueï Witte qualifie le Règlement relatif aux zemski natchalniks d’« erreur de l’empereur Alexandre III ». De son point de vue, ce fut « l’instauration d’un principe de protection patriarcale des paysans, fondé sur l’hypothèse que ces derniers devraient à jamais conserver une mentalité et une morale de troupeau ». Le Règlement relatif aux zemski natchalniks demeurera en vigueur jusqu’en 1917. Se plaçant dans une perspective d’avenir, Sergueï Witte prédit d’« immenses et funestes conséquences pour la vie de la Russie ». Elles viendront, explique celui qui fut un des hommes d’État russes les plus clairvoyants de son temps, « de l’inorganisation des paysans, de l’inorganisation de leurs relations juridiques, qui font que nous les considérons comme des hommes à part, différents de nous32 ».
Les paysans – autrement dit, l’écrasante majorité de la population – sont placés dans une situation particulière, leurs droits sont limités. La ligne de partage entre les « pères » et les « fils », entre les nobles et les paysans devient plus manifeste, l’abîme entre eux se creuse encore. Contemporain des contre-réformes, l’historien français Anatole Leroy-Beaulieu note que le « secret de l’avenir » réside dans une « lutte ouverte » entre propriétaires terriens et paysans33.
La troisième grande orientation des contre-réformes – après le système d’enseignement et le self-government des zemstvos – est la justice. Le ministre de l’Instruction publique, Delianov, comprend parfaitement que tous les domaines où des changements – selon lui – sont nécessaires, sont interdépendants. Le 25 décembre 1883, il écrit à Pobiedonostsev : « Les efforts que nous déployons tous deux pour redresser l’école demeureront vains, si les écoliers, du plus petit au plus grand, sont dévoyés par la justice34. » Par une circulaire spéciale, le ministère de l’Instruction publique interdit à tous les élèves des établissements d’enseignement secondaire d’assister aux séances des tribunaux. Mais les procès ont lieu malgré tout, et les journaux en publient des comptes rendus. Vladimir Bourtsev, qui se lance dans l’action révolutionnaire au début des années 1880, se souvient : « Une édition spéciale du compte rendu du procès des régicides de 1881 était une de nos lectures favorites. Nous y trouvions, ainsi que dans les rapports des journaux sur d’autres procès de terroristes, ce dont il était interdit de parler en Russie35. »
Constantin Pobiedonostsev est fermement convaincu de la nécessité de « contre-réformer » les tribunaux. Il informe un de ses correspondants qu’il a reçu une note (en 1881) lui disant : « Pour nous, tous ces “champions des spectacles de foire” sont des traîtres : Koni, le président qui juge Zassoulitch, Alexandrov qui la défend, le procureur aux accusations si prudentes, les jurés qui la disculpent36. » Le Haut-Procureur du Saint-Synode partage entièrement ce point de vue.
La réforme judiciaire était, nous l’avons dit, la plus cohérente et la plus réussie de toutes celles entreprises par Alexandre II. Sa refonte (sa « perestroïka ») s’effectue lentement, se heurtant à des résistances jusqu’au sein du Conseil d’État. La contre-réforme s’accomplit dans trois directions : en 1885, le principe d’inamovibilité des juges est ébranlé (il devient possible de les remercier ou de les remplacer) ; en 1887, la publicité des procès est limitée ; en 1889, les types de crimes examinés avec la participation d’un jury sont considérablement réduits.
La majorité du Conseil d’État vote constamment contre ces restrictions, tandis que l’empereur rallie systématiquement la minorité, conduite par Pobiedonostsev.