Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les voix qui s’élèvent timidement pour prôner la nécessité des « petits pas » et donnent la préférence au « mouvement progressif » plutôt qu’au « bond révolutionnaire » sont étouffées par la pire des accusations qui soient : celle d’être « petit-bourgeois ». Auteur, avant la révolution, d’une Histoire de la pensée sociale russe, Ivanov-Razoumnik est catégorique : « Les années 1880 ont érigé en principe l’autoperfectionnement, la théorie des petits pas et de l’action progressive, elles les ont posés en pierre d’angle, sombrant par là même dans la pire nuit petite-bourgeoise5. »
La petite-bourgeoisie (les mechtchanié), rappelons-le, avait été créée en 1775 par Catherine II, parmi les citadins qui, n’ayant pas cinq cents roubles de capital, ne pouvaient être inscrits au nombre des marchands. Au milieu du XIXe siècle, la notion de « petit-bourgeois » prend une coloration idéologique. Elle se définit, selon l’Encyclopédie soviétique, par « un horizon limité, une étroitesse de vues, une aspiration bourgeoise au bien-être individuel, un détachement des intérêts communs de la collectivité ». Le mot acquiert cette signification dans les années 1880. Dès cette époque, comme, par la suite, durant la période soviétique, on condamne les petits-bourgeois parce qu’ils ne veulent pas « faire la révolution ».
L’irruption du capitalisme dans les campagnes est accueillie avec hostilité par l’écrasante majorité de la paysannerie. Les paysans les plus actifs, énergiques, téméraires et entreprenants, s’enrichissent vite au détriment des autres villageois, ils s’intègrent à la classe des marchands, deviennent des capitalistes, suscitant par là même l’envie et la haine. On les affuble de surnoms méprisants : Koloupaïev, Razouvaïev (« l’Écorcheur », le « Faiseur de Gueux »), le mot « ploutocrate » est prononcé en accentuant la première syllabe, traduisant l’idée communément admise selon laquelle la richesse ne peut être atteinte que par la fourberie (en russe : ploutovstvo).
Dans les années 1990, la Russie, après avoir vécu la période de construction du socialisme, revient à l’édification du capitalisme. L’attitude négative de l’opinion à cet égard rappelle beaucoup les années 1880.
Le gouvernement d’Alexandre III a un programme de développement économique du pays. Il se donne pour tâche centrale de remettre de l’ordre dans les finances qui doivent garantir la protection et le contrôle de l’État. Les départements des chemins de fer, du commerce et de l’industrie sont soumis au ministre des Finances. Ce dernier détient ainsi toute l’économie du pays. Trois ministres vont diriger les finances sous le règne d’Alexandre III. Personnalités très différentes, d’opinions diverses, ils vont cependant tous mener la même politique.
En 1881, l’empereur nomme aux Finances un éminent économiste, Nikolaï Boungué, membre de l’Académie des sciences de Pétersbourg, recteur de l’université Saint-Vladimir de Kiev. Tandis que le gouvernement de Dmitri Tolstoï prépare et applique un programme de contre-réformes, le ministre des Finances entreprend des réformes. Il accorde une attention toute particulière à la fiscalité. L’oukaze de 1863, qui supprimait la capitation, n’était pas uniquement d’ordre financier : les paysans obtenaient la possibilité de détenir un passeport, d’échapper au système de « caution solidaire » régnant dans le mir. Nikolaï Boungué se fixe pour objectif un système d’imposition égalitaire. Il entreprend de l’instituer en fixant un impôt sur le capital en argent, en augmentant les taxes sur la terre et par d’autres mesures. Des organismes locaux à vocation financière – inspections des impôts – sont spécialement créés.
Pour faciliter les crédits, le ministre des Finances crée, nous l’avons dit, une Banque paysanne (1883) qui doit aider les paysans à racheter des terres, et une Banque de la Noblesse (1885) qui accorde des prêts très avantageux aux aristocrates.
La deuxième grande orientation de l’action de Nikolaï Boungué se traduit par des mesures visant à protéger l’industrie, en augmentant les tarifs douaniers. Les taxes douanières doivent, non seulement aider l’industrie russe, mais aussi être une source de revenus.
Enfin, Nikolaï Boungué entame une nouvelle politique d’État dans le domaine des chemins de fer. Dans les années 1860-1870, leur construction est anarchique, effectuée par d’innombrables entrepreneurs qui se font souvent mutuellement obstacle. En 1882, le ministère des Finances achète sur le compte du Trésor une première ligne de chemin de fer. L’État se met ensuite à racheter les lignes non rentables et à en construire de nouvelles.
Ivan Vychnegradski (1831-1895) prend la tête du ministère des Finances en 1882 et occupe ce poste jusqu’en 1889. Mathématicien connu, professeur à l’Institut polytechnique, Vychnegradski est en même temps le fondateur d’une série de sociétés par actions. Poursuivant la politique protectionniste de son prédécesseur – en soutenant l’industrie et en augmentant les tarifs douaniers –, le nouveau ministre des Finances s’attache essentiellement à remédier au déficit du budget et à consolider le rouble, en se fixant pour objectif de stabiliser le cours du rouble-papier – celui-ci équivalant aux deux tiers du rouble-or – et d’instaurer la parité de la monnaie.
Le renforcement des exportations de la denrée russe par excellence, le blé, permet à Ivan Vychnegradski d’obtenir une balance commerciale nettement excédentaire et d’augmenter fortement les réserves d’or, en achetant de ce précieux métal à l’étranger. La récolte catastrophique de 1891 porte un coup sérieux au système du ministre des Finances. Les paysans se trouvent dans l’incapacité de payer leurs impôts et le gouvernement se voit contraint de recourir à des mesures très dures pour recouvrer les arriérés, ce qui suscite le mécontentement croissant des campagnes. C’est le revers de la politique initiée par Vychnegradski. Ses aspects positifs sont l’absence de déficit et un rouble fort. Le ministre des Finances réussit à se faire consentir d’importants crédits à l’étranger. Pour la première fois, la Russie se tourne vers un nouveau marché financier : le marché français. C’est le signal d’un changement de la politique extérieure russe.
En 1885, Ivan Vychnegradski entreprend une réforme qui ne sera achevée qu’en 1902 : il introduit un monopole d’État sur la vodka. Le premier pas dans cette direction marque un changement des habitudes instaurées depuis des siècles. Pour commencer, le kabak (l’estaminet), qui ne vendait que de la vodka, est remplacé par le traktir ou la kortchma (l’auberge) où l’on peut accompagner la vodka de quelque nourriture. Ensuite, on autorise la vente de vodka au détail : jusqu’en 1895, on ne pourra l’acheter que par seaux, les bouteilles n’existant que pour les vins étrangers d’importation ; la Russie, alors, n’a pas une industrie du verre suffisamment développée. Le caractère radical des changements initiés explique que le passage à l’accise sur la vodka nécessite une longue période.
Sergueï Witte (1849-1915), qui succède à Vychnegradski, est, à la différence de ses prédécesseurs, un spécialiste des chemins de fer. Après des études à l’université d’Odessa, il commence sa carrière dans ce domaine. Alexandre III le remarque, alors que, responsable des chemins de fer du Sud-Ouest, il accompagne l’empereur durant ses voyages dans le sud. En 1888, Sergueï Witte attire l’attention du ministre des Voies de Communication, qui se trouve dans le train impérial, sur le fait que l’on transporte trop rapidement le souverain : un accident pourrait survenir. L’empereur, qui aime à se déplacer vite, se fâche : « J’ai voyagé sur d’autres lignes et personne n’a songé à limiter ma vitesse ; si l’on ne peut pas circuler chez vous, c’est tout bonnement parce que votre ligne est juive. » L’empereur, explique Witte, rappelait ainsi que le président de la société gérant cette voie était le juif Bloch6.