Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La nomination de Dmitri Tolstoï au ministère de l’Intérieur marque son retour au service de l’État. En 1866, après le coup de feu de Karakozov, Dmitri Tolstoï avait occupé le poste de ministre de l’Instruction, tout en devenant Haut-Procureur du Saint-Synode. Il avait fallu attendre 1880 pour que Loris-Melikov parvînt à persuader Alexandre II de renvoyer le comte Tolstoï dans ses domaines. Alexandre III sait qu’il trouvera en lui un homme capable de « débrouiller le nœud des réformes » dont il a hérité. L’empereur peut désormais s’appuyer sur une « Troïka » : Constantin Pobiedonostsev, Dmitri Tolstoï, Mikhaïl Katkov. Le fils du ministre de l’Intérieur a épousé la fille de l’éditeur des Nouvelles de Moscou, ce qui renforce encore la cohésion de la « Troïka ».
Le 30 mai 1882, Dmitri Tolstoï est convié au palais par l’empereur qui lui annonce sa nomination. De retour chez lui, le comte Tolstoï relate l’entrevue. Majesté, a-t-il répondu à la proposition d’occuper le poste de ministre de l’Intérieur, ce qui revient à dire de diriger le gouvernement, je suis déjà vieux, mes opinions sont faites et je ne saurais en changer. Et quand le tsar lui demande quelles sont ces opinions, Tolstoï se déclare convaincu que l’histoire de la Russie s’est constituée autour de la noblesse, mais que tous les efforts ont été déployés, durant les vingt-cinq dernières années, pour saper le rôle de cette classe. Alexandre III réplique qu’il est entièrement de cet avis16.
Une autre version de l’entretien est rapportée dans ses Mémoires par le comte Valouïev, qui la tient de Dmitri Tolstoï lui-même. Je ne reconnais pas « la Russie paysanne », aurait dit le comte Tolstoï au tsar. Et il aurait ajouté : « Vos ancêtres ont créé la Russie, mais ils l’ont fait de nos mains. » À ces mots, le tsar se serait empourpré et aurait répondu qu’il ne l’oubliait pas17.
La personnalité de Dmitri Tolstoï, habile courtisan « portant l’obséquiosité et la servilité à des sommets qui, d’ordinaire, plaisent aux tsars mais suscitent la répulsion chez toute personne convenable18 », laisse supposer que la première version de l’entretien est la plus proche de la vérité. Il ne fait pas de doute, en tout cas, que la conversation porte sur la noblesse russe, point essentiel dans le programme du nouveau tsar. Retrouvée dans les archives en 1993, une note adressée à Alexandre III par le général-aide de camp Otton Richter qui, de longues années durant, commanda les quartiers impériaux et vécut donc dans l’entourage proche de l’empereur, évoque le même sujet. Le général Richter – militaire et non chargé des affaires de l’État – se permet, en mars 1883, de présenter un programme d’action gouvernementale, mettant trois questions en exergue : économique, administrative, et le problème des différents ordres de la société. Sa note fait cette instante recommandation : « Il est indispensable de ménager la noblesse, en tant qu’appui le plus proche du trône, il faut la rehausser à ses propres yeux… »
Le général Richter souligne la grande conséquence des réformes du « dernier règne », qu’il juge au demeurant « bienfaisantes » et dictées par « les exigences profondes de la vie » : elles ont induit un « amoindrissement, pour ne pas dire un anéantissement, des privilèges dont jouissait la noblesse ». Il ne s’agit pas seulement des changements survenus dans la situation matérielle des propriétaires terriens privés de leurs serfs. La noblesse n’a plus le sentiment d’être la classe principale, dominante. En se brisant, la « grande chaîne » qui retenait la Russie a frappé, selon l’expression de Nekrassov, « à un bout le barine, à l’autre le moujik ». Les moujiks avaient l’habitude des coups ; les propriétaires terriens, eux, les ont douloureusement subis. Mais le problème n’est pas là. Il réside dans l’autocratie. « La conception du régime étatique, explique le général Richter, s’était coulée dans la formule “le tsar et le peuple”, autrement dit, si l’on en fait une représentation graphique : “une haute colonne, au sommet de laquelle se trouve le tsar, tandis que sa base repose sur une force immense, élémentaire, que l’on nomme le peuple”. Pour l’instant, la masse est paisible, tout va bien, mais qui peut garantir qu’elle ne se mettra jamais en mouvement ? » Otton Richter propose une autre figure géométrique pour représenter le régime étatique en Russie : une pyramide. « Au sommet, le tsar, et, couches intermédiaires entre lui et le peuple : la noblesse (l’armée), le clergé et les marchands19. »
Le général ne fait certes pas une découverte. Sa note montre simplement combien, alors, est répandue l’idée que les réformes d’Alexandre II étaient dirigées contre les nobles.
À la fin de sa vie, Vassili Klioutchevski parvient à cette formule : « À compter du 25 février 1730, chaque règne fut un contrat passé avec la noblesse, et si le contrat venait à être rompu, la partie responsable était soumise aux persécutions par l’autre partie, à travers l’exil, des complots et des attentats20. » La biographe moderne d’Alexandre III estime que ce dernier avait, dès le début de son règne, un plan de contre-réformes, « ayant vocation à éliminer les contradictions induites dans la monarchie absolue par les institutions et les décisions des années 186021 ». Les grandes lignes de ce « plan d’ensemble » d’Alexandre III sont : un contrôle exercé par le pouvoir autocratique et un contrat avec la noblesse, pilier de l’autocratie. Sur la note du général Richter l’empereur écrit, à l’attention du comte Tolstoï : « Lisez cette note et, quand vous me rendrez compte, je vous en toucherai deux mots. »
Le nouvel empereur veut tout refaire. Les changements concernent en premier lieu l’armée. Un nouvel uniforme est institué au cours de l’été 1882. « Les élégants uniformes de la belle armée du tsar libérateur ne convenaient pas à la silhouette massive du nouveau souverain. Alexandre III ne se souciait pas d’esthétique, seuls importaient pour lui le côté pratique et une coupe nationale. » L’historien de l’armée russe constate, chagrin : « L’armée devint méconnaissable… Les officiers se mirent à ressembler à des chefs de gares, les fusiliers de la Garde à des inspecteurs de police22… » Modifier l’uniforme de l’armée n’est pas compliqué. Les grandes contre-réformes vont nécessiter plus de temps.
L’action des contre-réformateurs se déploie dans trois directions : système d’enseignement, self-government (zemstvos), justice. Le règlement des universités de 1863 est transformé dès 1884. Sergueï Witte formule la raison des difficultés rencontrées par le pouvoir autocratique : « L’instruction engendre la révolution sociale, mais l’ignorance populaire conduit aux défaites militaires. » Dmitri Tolstoï, nous l’avons dit, avait été nommé ministre de l’Instruction publique après le coup de feu de Karakozov, avec pour tâche d’assurer « l’éducation correcte » de la jeunesse. Il devait être remercié après la bombe de Stepan Khaltourine au Palais d’Hiver, preuve qu’il ne s’était pas acquitté de sa mission. En 1885, dans un entretien avec le jeune diplomate allemand Bernhard Fürst von Bülow, le comte Tolstoï explique : « Il nous faut avant toute chose anéantir le nihilisme23. » La terreur des années 1870, qui s’achève par l’« acte central » – l’assassinat d’Alexandre II –, témoigne de la gravité du danger. À la source du nihilisme – l’instruction ; l’Université est un foyer de contagion. « Nous sommes quelque douze mille six cents dans les universités, lit-on dans un tract des années 1880, se peut-il que nous, “le sel de la terre russe”, nous ne soyons pas capables, par une pression unanime, de faire quelque chose24 ? »