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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Alexandre III est couronné en 1883. Son apparence produit sur tous un effet fracassant. Gigantesque – il dépasse tout le monde d’une tête –, les cheveux et la barbe d’un blond tirant sur le roux, les yeux bleus, il apparaît au peintre Vassili Sourikov comme « un authentique représentant du peuple ». Et l’artiste d’ajouter : « Il y avait du grandiose en lui1. » Notant l’aspect imposant de l’empereur, Sergueï Witte fait remarquer que « si Alexandre III avait paru dans une foule ignorant qu’il fût l’empereur, tous eussent prêté attention à son apparence ». Le même Witte rapporte que Guillaume II fut profondément frappé par sa rencontre avec le tsar russe et dit : « Voilà bien, en effet, un empereur autocrate2. »

Les qualités intellectuelles du jeune empereur ne font pas la même unanimité. En décembre 1865, Constantin Pobiedonostsev consigne dans son journal : « Aujourd’hui, après les premières leçons avec le tsarevitch Alexandre, j’ai voulu questionner le grand-duc sur ce que nous avions étudié, pour voir ce qui lui était resté dans la tête. Mais il n’est rien resté du tout, et l’indigence de ses connaissances, ou plutôt, de ses idées, est stupéfiante3. » Ce jugement est d’autant plus intéressant que Constantin Pobiedonostsev fournira les grandes idées du règne d’Alexandre III.

Sergueï Witte, ministre d’Alexandre III, connaît également bien l’empereur et écrit à son propos : « … C’est incontestablement un esprit ordinaire, ses facultés sont elles aussi des plus ordinaires qui soient… » Il va plus loin encore : « … On pourrait dire que son esprit est inférieur à la moyenne, et il en est de même pour ses facultés et son instruction4. » Toutefois, tirant le bilan du règne d’Alexandre III, Witte complète son portrait : « … C’était un homme relativement peu instruit, un homme, peut-on dire, doté d’une instruction très ordinaire. Il est cependant une chose avec laquelle je ne puis être d’accord et qu’il m’a souvent été donné d’entendre, à savoir que l’empereur Alexandre n’était pas intelligent… Peut-être l’empereur Alexandre III n’avait-il pas une grande intelligence du raisonnement mais, pour l’intelligence du cœur, il était remarquable ; or, il s’agit d’une forme d’intelligence dont la présence, surtout chez les personnages officiels qui doivent prévoir, pressentir, prédéterminer par l’intelligence, est incomparablement plus importante que l’intelligence du raisonnement5. »

Différente est l’opinion du ministre de la Guerre, le général Vannovski, qui, en vrai soldat, dit simplement : « C’était Pierre, avec sa matraque. Non, pour être exact, c’était la matraque sans Pierre le Grand6. » La biographe la plus récente d’Alexandre III parvient à la conclusion que, « malgré un défaut d’instruction, (il) était incontestablement doué d’une intelligence naturelle, pratique, saine, bien que peu développée et assez limitée7 ».

La situation économique du pays est difficile. Elle s’explique par les énormes dépenses engagées pour la guerre contre la Turquie et par la famine qui sévit dans la région de la Volga (1880). Mais la population et le gouvernement ont l’habitude des « difficultés temporaires ». On connaît des moyens de les surmonter. Le choix d’une voie est incomparablement plus délicat. En montant sur le trône, Alexandre III se trouve, comme la Russie, à la croisée des chemins : ou il poursuit l’œuvre de son père, dont les réformes, malgré toutes leurs insuffisances, ont transformé la Russie, ou il rejette l’héritage. L’assassinat d’Alexandre II, le tsar libérateur, est, pour le nouvel empereur, le signe que la politique de son père était erronée.

Les doutes sur l’utilité des réformes, les craintes que les changements effectués ne restreignent le pouvoir du tsar, se font jour chez le tsarévitch avant même 1881. Il est vrai que son ancien précepteur, Constantin Pobiedonostsev (1827-1907), professeur de droit civil, nommé en 1880 au poste de Haut-Procureur du Saint-Synode (qu’il gardera jusqu’en 1905), exerce sur lui une immense influence. Le Haut-Procureur du Saint-Synode n’est pas seulement le chef administratif de l’Église orthodoxe russe, il est pratiquement le ministre des Cultes. Toutes les religions, toutes les croyances représentées sur le territoire de l’empire, se trouvent sous sa juridiction. Dans d’interminables lettres, au cours d’entretiens personnels, Constantin Pobiedonostsev explique au tsarévitch que toutes les difficultés du pays proviennent de « l’intrigue polonaise », dont les juifs, qui s’immiscent partout et sapent les fondements du monde russe, sont le meilleur instrument.

Jugeant ses collègues de travail, Sergueï Witte écrit à propos de Pobiedonostsev (nommé membre du Cabinet des ministres, ce que n’implique pas le statut de Haut-Procureur du Saint-Synode) : « De tous les hommes d’État auxquels j’ai eu affaire… Constantin Petrovitch Pobiedonostsev fut le plus remarquable par le talent ou, disons, moins par le talent que par l’intelligence et l’instruction8. » Witte se souvient qu’après sa nomination au poste de ministre des Finances, il eut un entretien avec Alexandre III qui l’avertit de ne pas céder à l’influence de Pobiedonostsev. Witte résume les propos que lui a tenus l’empereur : « Dans l’ensemble, Pobiedonostsev est un homme très bien et très érudit, il est son ancien professeur, et néanmoins une expérience de longues années l’a convaincu que Pobiedonostsev était un excellent critique qui ne saurait jamais rien créer par lui-même. » Le tsar reconnaît que « Pobiedonostsev lui a apporté beaucoup, en l’aidant à mettre un terme provisoire aux troubles de 1881 et en laissant la Russie reprendre ses esprits » ; mais, ajoute Alexandre III, « j’ai depuis longtemps cessé de prendre ses avis en considération9 ».

L’entretien mentionné ci-dessus a lieu en 1892. Durant la période de troubles qui suit l’assassinat d’Alexandre II, le nouvel empereur choisit, sans grande hésitation, la voie recommandée par Constantin Pobiedonostsev. À la séance du Conseil des ministres qui se tient une semaine après le 1er mars, Alexandre III déclare que la question de convoquer les représentants des zemstvos et des villes ne peut être tenue pour définitivement résolue, malgré la signature d’Alexandre II, le défunt empereur ayant formulé le vœu d’entendre l’opinion de ses ministres, avant d’entériner le projet. Deux semaines plus tard encore, un nouveau conseil a lieu, au cours duquel la majorité se prononce en faveur de la poursuite des réformes. Parmi ceux qui souhaitent continuer la politique d’Alexandre II, se trouvent Loris-Melikov, le ministre de la Guerre Nikolaï Milioutine, le ministre des Finances Alexandre Abaza, une série d’autres ministres et deux grands-ducs, Constantin Nikolaïevitch et Vladimir Alexandrovitch. Constantin Pobiedonostsev est le plus clairement opposé à la convocation des délégués de l’opinion. Le Haut-Procureur du Saint-Synode est logique avec lui-même. N’écrivait-il pas, naguère, au tsarévitch : « Partout, dans le peuple, mûrit cette pensée : mieux vaut une révolution russe, avec les troubles insensés qui s’ensuivent, qu’une Constitution… » ?

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