Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Après le Conseil du 21 avril, Alexandre III écrit à Pobiedonostsev, montrant par là qu’il a assimilé les leçons et théories de son professeur : « Notre conseil d’aujourd’hui m’a produit une pénible impression. Loris-Melikov, Milioutine et Abaza poursuivent positivement la même politique et veulent, d’une façon ou d’une autre, nous mener à un gouvernement représentatif. Néanmoins, tant que je ne serai pas convaincu que la chose est nécessaire au bonheur de la Russie, cela ne se produira pas, je ne le permettrai pas. Et il y a peu de chances que je me persuade jamais de l’utilité de cette mesure, tant je suis convaincu de son caractère néfaste10. »
Le 29 avril, un manifeste est promulgué, rédigé par Pobiedonostsev et signé, sans aucune modification, par Alexandre III. Les ministres en ignorent la teneur. Le nouvel empereur y déclare : « La voix de Dieu Nous commande de Nous engager vivement sur le chemin du gouvernement, en plaçant Notre espoir en la divine Providence, avec une foi inébranlable dans la force et la justice du pouvoir autocratique que Nous sommes appelé à affermir et à protéger contre toute atteinte pour le bien du peuple. »
Le choix est fait : Alexandre III rejette l’héritage de son père et s’engage dans la voie opposée. L’empereur donne connaissance à Pobiedonostsev d’une lettre anonyme qui a produit sur lui un effet fracassant : « Ton père n’est ni un martyr ni un saint, écrit le correspondant inconnu, parce qu’il a souffert, non pour l’Église ou pour la croix, non pour la foi chrétienne ou l’orthodoxie, mais pour le simple fait qu’il a donné licence au peuple, et que ce peuple corrompu l’a tué11. »
L’installation à Gattchina devient la marque du nouveau règne : Alexandre III choisit pour résidence le château où Paul Ier se cachait de ses ennemis et où il fut assassiné. L’exécution des cinq terroristes responsables de la mort d’Alexandre II, leurs cinq potences, rappellent les débuts du règne de Nicolas Ier.
La politique de réformes d’Alexandre II avait été, nous l’avons dit, qualifiée de « révolution d’en haut ». La politique d’Alexandre III n’est pas une « contre-révolution d’en haut », car elle ne touche pas au changement fondamental survenu en Russie dans les années 1860-1870 : l’abolition du servage. On pourrait éventuellement parler de « contre-réforme d’en haut », mais si les révolutions peuvent également provenir de la base, les réformes, elles, de même que les « contre-réformes » ne sont initiées que par le « sommet ». Le règne d’Alexandre III est un temps de réaction, au sens où la politique du nouvel empereur est une réplique à l’action d’Alexandre II. Le fils du tsar assassiné a, de son point de vue, suffisamment de preuves que l’autocratie a perdu le contrôle du pays et que le pouvoir échappe au tsar.
En annonçant, dans son manifeste, son intention d’« affermir et protéger » l’autocratie, Alexandre III déclare sa volonté de reprendre le contrôle absolu de l’État. Saluant, en 1884, le premier acte caractéristique du nouveau règne – le remplacement du règlement des universités datant de 1863 –, Mikhaïl Katkov résume la grande orientation de la politique d’Alexandre III : « Debout, Messieurs, voici le Gouvernement ! Le gouvernement est de retour. »
Partisans de la poursuite des réformes, Loris-Melikov et d’autres ministres comprennent, après la publication du manifeste, que leur temps est révolu et donnent leur démission. Nikolaï Ignatiev succède à Loris-Melikov au poste de ministre de l’Intérieur. L’énergie, « le vif-argent de l’instinct russe » caractérisant l’ancien diplomate – pour reprendre les propos de Pobiedonostsev – en imposent à Alexandre III. Le nouveau ministre entreprend tout d’abord de réorganiser l’appareil policier. En août 1881, paraît un Règlement sur le maintien de l’ordre étatique et de la tranquillité publique. Il est qualifié de mesure temporaire, mais il restera en vigueur jusqu’en 1917. Le processus de contre-réforme a commencé.
Le premier coup frappe la réforme judiciaire : le Règlement offre au pouvoir administratif de vastes possibilités de s’immiscer dans les domaines de compétence des tribunaux. Dans toutes les zones décrétées en situation de surveillance renforcée ou extraordinaire, les organes judiciaires sont directement soumis à l’administration. Les autorités locales ont le droit de recourir à des mesures exceptionnelles : relégation administrative sans jugement, cour martiale, procès à huis clos. À Pétersbourg, Moscou et Varsovie, des services spéciaux d’enquête sont créés auprès des directions locales de la police – sections de maintien de l’ordre et de la sécurité publique qui portent d’ordinaire le nom de « sections de la sûreté » ou okhrankas. Ces services ont pour tâche d’instruire les crimes politiques. Selon un de leurs collaborateurs, Leonid Menchtchikov qui, par la suite, en dénoncera l’action, elles remplacent « l’archaïque Troisième Section12 ».
Alexandre III, qui entérine sans hésitation les mesures visant à renforcer le maintien de l’ordre, est moins catégorique quant à la solution qu’il convient d’apporter à la grande question politique qui hante le pays. Après avoir proclamé sa ferme volonté de préserver le pouvoir autocratique, l’empereur réunit à Pétersbourg, en septembre 1881, une commission composée de trente-deux personnes, pour la plupart des représentants des institutions du Zemtsvo (leur dénomination officielle est « prudhommes »), afin de débattre de deux problèmes : le système de vente de la vodka et l’aide aux paysans migrants. On le comprend, il ne s’agit pas là de priorités, mais la volonté d’Alexandre III de consulter les « prudhommes » laisse supposer que l’opinion pourra participer à la résolution des problèmes d’État.
Partant de cette hypothèse, le comte Ignatiev reprend l’idée émise par l’idéologue slavophile Ivan Aksakov de convoquer un Zemski sobor, institution spécifiquement russe, « à même de couvrir de honte toutes les Constitutions du monde, quelque chose de plus large et de plus libéral qu’elles, qui maintienne en même temps la Russie sur ses bases historiques, politiques et nationales ». Le plan proposé par Ivan Aksakov et adopté par Nikolaï Ignatiev préconise l’élection de quatre mille délégués des différents ordres – dont un millier de paysans –, au suffrage censitaire.
Alexandre III rejette le projet de Manifeste de convocation du Zemski sobor, élaboré par le comte Ignatiev. « Je suis trop profondément convaincu de l’absurdité du principe représentatif, pour le tolérer un jour en Russie sous la forme qui est la sienne à travers l’Europe13 », déclare l’empereur. Même sous la forme d’un Zemski sobor, le « principe représentatif » reste pour lui inacceptable.
Le comte Ignatiev est contraint de présenter sa démission. Le temps des hésitations a pris fin. Le comte Dmitri Tolstoï devient ministre de l’Intérieur, presque chef du gouvernement.
Sergueï Witte souligne le fait qu’Alexandre III nomme lui-même chaque ministre. Dans la première moitié de son règne, période durant laquelle l’empereur subit la forte influence de Pobiedonostsev, la décision finale lui appartient toujours. C’est donc lui qui choisit le comte Dmitri Tolstoï (1823-1889). « Le nom du comte Tolstoï, écrit Mikhaïl Katkov dans les Nouvelles de Moscou14, est en lui-même un manifeste, un programme. » L’historien anglais Hugh Seton-Watson résume : « Tolstoï se fit un nom dans la littérature historique russe, comme l’un des réactionnaires les plus tartuffes et les plus influents du XIXe siècle. Libéraux ou radicaux, tous les Russes le haïssaient en chœur. Plutôt conservateur, Tchitcherine devait écrire dans ses Mémoires : “Rares sont ceux qui ont causé autant de tort à la Russie15.” »