Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
George Kennan poursuit la liste des actions illégales perpétrées par les autorités. Il ne se contente pas d’exprimer ses sentiments, il donne des chiffres, se fondant sur des documents officiels auxquels il a eu accès. Chaque année, arrivent en Sibérie entre dix et treize mille personnes, criminels de droit commun, relégués, déportés (des paysans, exilés par décision du mir), vagabonds42. Historien des prisons tsaristes, le professeur Gernet a calculé qu’au 1er janvier 1900, le pourcentage d’exilés, par rapport au nombre de détenus, était de 8,36 %43.
La biographe moderne d’Alexandre III parvient à la conclusion que, sous le règne de ce dernier, le régime politique se rapproche inéluctablement du totalitarisme, avec lequel elle trouve des points de comparaison, moins dans le degré de cruauté du système répressif que dans certains de ses principes fondamentaux. Pour l’historienne, le grand principe du totalitarisme est « l’intolérance à toute forme de pensée dissidente », et elle compare « l’État autocratique, autoritaire par nature, à la dictature du prolétariat »44.
L’intolérance à la dissidence est en effet l’un des principes du régime totalitaire, mais ce n’est pas le principe de base. Le totalitarisme est un système qui enfreint ses propres lois, vit sans lois, selon le bon vouloir de l’Instance suprême, le Parti et son Guide. Le système d’Alexandre III, dont la pierre angulaire est un contrôle absolu de la société et de l’État, et qui se donne pour tâche première de préserver l’autocratie, est bel et bien sur la voie du totalitarisme. L’ordre favori des officiers russes était : « salve ! » Une salve unanime montrait en effet la maîtrise et le bon entraînement d’une unité militaire. Un spécialiste fait remarquer : « La précision de ce feu “décoratif” était, bien sûr, infime45. » Les armées européennes, elles, étaient depuis longtemps passées au tir individuel.
8 Sur la voie du capitalisme
Les détenus exagéraient la notion de liberté réelle, ce qui est tellement naturel, tellement inhérent à tout détenu.
Fiodor DOSTOÏEVSKI.
Historien et contemporain du temps des contre-réformes, Anatole Leroy-Beaulieu compare deux événements concomitants : la libération des Noirs aux États-Unis et celle des paysans en Russie. « En Amérique, écrit-il, la libération des esclaves, achetée au prix d’une guerre meurtrière et conduite par la violence, sans arbitre ni pouvoir médiateur, a temporairement jeté l’ancien maître blanc aux pieds de l’affranchi noir, et établi au bord du golfe du Mexique, un état de choses presque aussi attristant, aussi périlleux, que l’esclavage même. » En Russie, au contraire, constate l’historien, « l’émancipation n’a amené aucune lutte de classes et il n’en pouvait sortir de luttes de races ; elle n’a engendré ni animosité ni rivalité, la paix sociale n’a pas été troublée, et cependant des deux pays, le plus satisfait, le plus content de son œuvre n’est peut-être pas l’empire du Nord ». Anatole Leroy-Beaulieu donne à l’insatisfaction générale qui règne dans « l’empire du Nord » presque la même explication que Dostoïevski, mais en mettant l’accent sur le caractère russe. Tout vient, pour lui, de « l’excès même des espérances qui, chez le Russe plus qu’en tout autre peuple, dépassent la réalité », de « l’ardeur des désirs, toujours trompés par la possession. Comme le serf ignorant, le politique et l’écrivain, le public et l’opinion avaient, eux aussi, nourri des illusions ».
La conclusion tirée par l’historien français s’applique à toute la période de l’après-réforme : « Les Russes cultivés avaient entrevu dans leurs songes un Éden terrestre presque aussi chimérique que l’Eldorado rêvé du moujik ; ils avaient vu une Russie libre, toute nouvelle, toute différente de la Russie du servage. Or, le changement n’a été ni aussi rapide, ni aussi profond qu’on l’avait présumé ; la métamorphose soudaine n’a pas eu lieu1. »
Ces observations reflètent parfaitement les tendances de la société russe dans les années 1880. Elle a vécu les années 1860, époque de rêves engendrés par les réformes, puis les années 1870, temps de terreur, à la fois effrayant et séduisant par la possibilité de changements radicaux. Les années 1880 s’ouvrent, elles, par des contre-réformes qui semblent justifier le mécontentement suscité par les grandes réformes d’Alexandre II : il apparaît en effet que tout dépend du bon vouloir ou du caprice de l’empereur. Hier les réformes, aujourd’hui les contre-réformes – tout est mouvant, instable, inauthentique.
Les contemporains, puis les historiens, parlent en chœur des années 1880 comme d’un temps « mort ». Alexandre Blok écrit : « En ces années lointaines, mortes, sommeil et ténèbres régnaient dans les cœurs : Pobiedonostsev sur la Russie étendait ses ailes de chouette2. »
La censure, la politique de répression, les contre-réformes n’expliquent pas totalement la vision négative des années 1880, d’autant qu’en dépit des obstacles créés par le gouvernement, les résultats des réformes se font sentir. Les activités du Zemstvo se développent, les tribunaux avec jury deviennent familiers, les avocats acquièrent une autorité, le réseau des écoles et bibliothèques populaires s’agrandit. Voyageant dans le nord de la Russie, l’Anglais D. Mackenzie Wallace découvre, à sa propre stupéfaction, l’Histoire de la civilisation en Angleterre de Buckle dans la maison d’un paysan. George Kennan décrit en détail les bibliothèques des exilés, qui, à côté des ouvrages russes, recèlent des œuvres d’auteurs français, anglais, américains, souvent traduites en russe (avec les coupures effectuées par la censure)3 .
Les années 1880 se caractérisent par la perte de toute grande idée, d’un but suprême à atteindre. Le populisme est épuisé. Le peuple, sur lequel l’intelligentsia révolutionnaire concentrait son action, refuse de la suivre. Il reste indifférent à ses appels du temps de l’« aller au peuple », condamne avec horreur l’assassinat de l’empereur qui, dans l’esprit des terroristes, devait donner le signal de la révolution. Effrayés par les événements du 1er mars 1881, les conservateurs rallient le camp du gouvernement, à la recherche d’une protection contre « les forces populaires élémentaires » qui continuent de faire peur, en dépit de leur loyauté confirmée de la façon la plus éclatante au temps où l’on traquait le tsar.
L’intrusion active du capitalisme en Russie dans les années 1880 devient un moyen de souder la société russe. Les occidentalistes, qui savent quelles inégalités sociales engendre le capitalisme, s’élèvent contre ce nouveau danger ; les slavophiles les imitent, y voyant une menace contre l’« esprit russe », le sens de la collectivité.
La société cultivée, l’élite intellectuelle rejettent le capitalisme en tant que civilisation « détruisant les idéaux agraires » pour des raisons éthiques – car il « anéantit l’intégrité et l’harmonie de la personne humaine » – mais aussi esthétiques. Connu pour sa fameuse recette : « Il faut geler la Russie afin qu’elle ne pourrisse pas », Constantin Leontiev (1831-1891) s’y oppose également, souhaitant que le « train furieux et tonitruant de l’Occident nous contourne, dans sa course vers l’abîme de l’anarchie sociale ». L’immense écrivain satirique Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine en est un autre adversaire. Un historien de la littérature fait ce constat : « S’il fallait nommer le pire réactionnaire de tous les écrivains russes de la deuxième moitié du XIXe siècle, il serait sans doute impossible de disputer cette place à Constantin Nikolaïevitch Leontiev4 ». Saltykov-Chtchedrine, lui, auteur de l’Histoire d’un ville et de Ces Messieurs Golovlev, récits satiriques, et rédacteur des Annales de la Patrie, se trouve au pôle opposé de l’éventail politique. Entre les deux, s’étend l’ensemble de la société russe qui, unanime, condamne, sur le plan idéologique, l’engagement de la Russie sur la voie du capitalisme.