Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le coup le plus dur contre le système judiciaire mis en place par la réforme de 1864, est porté par le Règlement sur le maintien de l’ordre étatique et de la tranquillité publique de 1881 et par celui relatif aux zemski natchalniks de 1889. Le Règlement « temporaire » de « maintien de l’ordre » est prolongé d’année en année et définit un trait essentiel de la contre-réforme : l’accroissement des jugements arbitraires, hors procès.
Constantin Pobiedonostsev critique avec vigueur et talent les jugements rendus par les jurés : il raille leur impréparation, leur ignorance, l’absence de principes des avocats, la démagogie des procureurs, il stigmatise l’impunité de certains crimes. Il tente, en vain, d’obtenir la suppression des tribunaux sans distinction de classes sociales, indépendants de l’administration, publics et garantissant le droit à la défense. En conséquence, on assiste à une augmentation brutale des répressions hors-jugement et, en premier lieu, à un élargissement considérable des condamnations à la relégation en Sibérie, par simple décision administrative.
L’accroissement de ces mesures arbitraires s’accompagne d’une accalmie des actions terroristes. Après l’assassinat d’Alexandre II, le choc est tel que des pourparlers secrets sont entamés avec les terroristes, en vue d’une trêve. Mais le gouvernement ne tarde pas à comprendre que la « Volonté du Peuple », affaiblie par l’arrestation de ses chefs, a cessé d’être un partenaire réel pour des négociations. Les nouvelles structures de la police permettent d’améliorer grandement la lutte contre le mouvement révolutionnaire. Les Résumés des principaux travaux d’enquête effectués par la gendarmerie de l’Empire, concernant les crimes d’État montrent les succès remportés. Ainsi, pour 1887 : « Compte tenu de l’amélioration qualitative et quantitative de l’action de la police, il est devenu presque impossible, ces dernières années, d’instaurer et d’entretenir vraiment des liens et des réseaux révolutionnaires… Toutes les tentatives pour mettre sur pied quelque “entreprise révolutionnaire” d’ensemble, dépendante d’un “parti”, n’ont pas connu de succès durable37… »
Dans les années 1880-1890, dix-sept procès de membres de « La Volonté du Peuple » ont lieu, cent cinquante-quatre personnes sont jugées. Dans les années 1870, un seul de ces procès regroupait cent quatre-vingt-treize accusés. Au plus fort du terrorisme – d’avril 1879 à l’assassinat d’Alexandre II en mars 1881 –, quarante procès politiques sont organisés. Les procès des années 1880 débouchent sur soixante-quatorze sentences de mort, dont dix-sept exécutions. Le dernier procès de « La Volonté du Peuple », qui est aussi le dernier procès politique important du XIXe siècle, a lieu en septembre 1890. La dernière exécution publique à Pétersbourg est celle des cinq participants à l’assassinat d’Alexandre II, le 3 avril 188138.
Un rôle capital est joué dans l’anéantissement de « La Volonté du Peuple » par une arme toute nouvelle, magistralement utilisée par le lieutenant-colonel Grigori Soudeïkine, chargé des enquêtes politiques à Pétersbourg : la provocation. Soudeïkine recrute un des chefs de « La Volonté du Peuple », Sergueï Degaïev, ce qui lui permet de porter un coup sérieux aux révolutionnaires, en procédant à des arrestations massives. Il planifie l’assassinat du directeur du département de la police, Plehwe, du ministre de l’Intérieur, Tolstoï, afin de prendre les terroristes sur le fait. En 1883, toutefois, Degaïev se repent et organise l’assassinat de Soudeïkine. Chagriné par cette nouvelle, Alexandre III note sur le rapport qui lui est présenté : « Une perte positivement irréparable ! Qui acceptera, à présent, d’occuper pareille fonction ? »
L’empereur a tort de se faire du souci, car les volontaires ne manquent pas. Sergueï Zoubatov se montre ainsi un provocateur de talent. Révolutionnaire dans sa jeunesse, il passe dans le camp adverse après son arrestation et fait carrière dans la police, allant jusqu’à occuper le poste de chef de la section moscovite de l’Okhrana. Vladimir Bourtsev qui se consacre à démasquer les agents de la police infiltrés dans les partis révolutionnaires, qualifie Sergueï Zoubatov de « père de la provocation ». La police pénètre les mouvements, partis et groupements révolutionnaires, et s’efforce de contrôler leur action. À travers leurs agents, les stratèges de la police montent un parti contre l’autre, créent les conditions les plus favorables à l’activité de leurs protégés et poursuivent impitoyablement leurs adversaires.
Au bout du compte, les sections de l’Okhrana joueront un rôle non négligeable dans le développement du mouvement révolutionnaire russe qu’elles espèrent pourtant liquider, sans jamais cesser, toutefois, de raisonner en termes de carrière. Après une opération réussie, effectuée en collaboration avec les agents étrangers du département de la police, les responsables des sections pétersbourgeoise et moscovite de l’Okhrana, Nikolaï Berdiaev et Sergueï Zoubatov, adressent un télégramme à Paris, à l’attention de Piotr Ratchkovski, chargé des agents résidant hors des frontières de Russie : « Hier (21 avril 1894), prise d’une imprimerie, plusieurs milliers d’ouvrages saisis et cinquante-deux membres de “La Volonté du Peuple”. Quelques-uns laissés en liberté comme combustible. Sergueï et Nikolaï39. »
Les révolutionnaires « laissés comme combustible » forment le noyau de nouvelles organisations qui fournissent de l’ouvrage aux as de la provocation.
L’une des manifestations les plus frappantes de la contre-réforme judiciaire est, nous l’avons dit, le renforcement des répressions hors jugement et, en premier lieu, des exils administratifs. On commence à recourir largement à cette mesure de lutte contre le terrorisme, après l’attentat perpétré par Alexandre Soloviev contre Alexandre II, en avril 1879. À compter du début des années 1880, les prétextes à relégation ne sont plus seulement la propagande antigouvernementale, la diffusion ou la détention de littérature interdite, le recel ou la non-dénonciation, mais aussi un « mode de pensée nuisible », des « relations douteuses », « l’appartenance à une famille néfaste », etc. Vladimir Bourtsev a vingt-deux ans lorsqu’il est arrêté. Il est alors étudiant à l’Université et se retrouve sur une liste de suspects. Une perquisition permet de découvrir chez lui des ouvrages sur les écoles et l’enseignement populaires, sur les zemstvos. L’officier de gendarmerie explique aux parents du jeune homme arrêté : « Il est hors de question de le relâcher… Nous savons où mènent tous ces livres40 ! »
En 1885, un voyageur américain, George Kennan, effectue un périple à travers la Sibérie, visitant ses prisons, ses transits, ses lieux de relégation. Il se met en route, persuadé que les révolutionnaires émigrés russes, Stepniak-Kravtchinski, Piotr Kropotkine, exagèrent les horreurs du système pénitentiaire sibérien et que les nihilistes méritent un châtiment sévère. Familiarisé avec la situation locale, il comprend qu’il se trompait et que les émigrés avaient raison. Il est particulièrement frappé par les exilés, condamnés sans jugement. Sa stupéfaction se comprend aisément : d’une part, il rencontre des gens cultivés, des intelliguents, d’autre part, et surtout, « le gouvernement donne, tout le premier, l’exemple de l’illégalité en Russie, en arrêtant sans mandat, en châtiant sans jugement, en dédaignant, avec le plus parfait cynisme, les décisions de ses tribunaux quand celles-ci sont favorables aux prévenus politiques, en confisquant l’argent et les biens des citoyens soupçonnés de sympathies pour le mouvement révolutionnaire, en envoyant en Sibérie des gamins et gamines de quatorze ans…41 ».