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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Witte reste néanmoins ferme sur ses positions. Sur une autre voie de chemin de fer, dont le responsable a moins d’audace, le train impérial déraille : seul un miracle sauve l’empereur et sa famille. Peu après l’accident, Sergueï Witte est nommé ministre des Voies de Communication et, quelques mois plus tard, ministre des Finances.

Reprenant, dans les grandes lignes, la politique financière de ses prédécesseurs, Witte abandonne toutefois les tendances économes de Vychnegradski, qu’il juge excessives. Non seulement, affirme le nouveau ministre, la politique financière ne doit pas perdre de vue les conséquences indésirables d’une modération trop grande dans la satisfaction des besoins croissants, mais il lui faut, au contraire, se donner pour tâche de concourir raisonnablement aux progrès économiques et au développement de la productivité du pays.

La politique de soutien au développement économique exige des moyens considérables. Witte note dans ses Mémoires qu’Alexandre III lui assigne d’emblée deux missions : achever la construction du transsibérien, en menant la voie jusqu’à Vladivostok ; instaurer un « monopole des boissons », autrement dit remettre aux mains de l’État tout le commerce de la vodka. L’empereur estime que cette second mesure réduira l’ivrognerie. Le monopole que Witte entreprend d’imposer sur l’alcool à toute la Russie, fournit une partie des moyens nécessaires à la construction intensive de voies ferrées.

Les prédécesseurs de Witte s’accordaient sur un point : les taxes douanières constituaient une importante source de revenus. À partir de 1891, Vychnegradski instituait un tarif douanier rigoureusement protectionniste. Le nouveau ministre des Finances déclenche une guerre des douanes contre l’Allemagne. Les relations entre la Russie et l’Allemagne sont alors à ce point excellentes que les deux pays n’ont pas même d’accords commerciaux. Mais quand les Allemands imposent des taxes douanières pour toutes les céréales et autres denrées agricoles, fixant simultanément deux tarifs – maximum/minimum –, les Russes se retrouvent dans une situation difficile. En l’absence d’accord de négoce, l’Allemagne leur applique en effet le tarif maximal. Contre l’avis de tous les autres ministres (hormis celui de la Guerre), Witte obtient d’Alexandre III l’autorisation d’appliquer un tarif douanier supérieur pour les produits allemands. Le calcul de Sergueï Witte est simple, comme il l’explique lui-même : une nation moins développée économiquement subit moins de pertes et de gêne dans une guerre des douanes, qu’une nation plus industrialisée, avec des relations économiques de haut niveau7. L’Allemagne accepte d’appliquer à la Russie un tarif extrêmement favorable : le premier accord de négoce est signé entre les deux pays, fixant toutes les relations économiques et commerciales.

La Russie d’Alexandre III appartient indubitablement au club très fermé des grandes puissances. Ses dimensions (elles s’agrandiront encore sous le règne de ce tsar épris de paix), sa population (de cent vingt-neuf millions de personnes selon le premier recensement général de 1897), en sont des preuves convaincantes. Dans la période qui suit les réformes, le pays se développe rapidement sur le plan industriel. Entre 1860 et 1913, l’augmentation de la production est de 5 % en moyenne, et dans les années 1890, elle atteint presque les 8 %. L’essor économique, fortement stimulé sous le règne d’Alexandre III, se poursuivra, à une cadence non moins rapide sous celui de son fils, Nicolas II. En 1914, la Russie sera la quatrième puissance industrielle, son commerce extérieur la placera au sixième rang mondial.

Les chiffres montrant le développement de l’économie russe à la fin du XIXe siècle sont impressionnants. Production de fonte : soixante-dix-neuf millions de tonnes en 1894, cent treize millions en 1898 ; extraction du pétrole à Bakou : deux cent quatre-vingt-dix-sept millions de pouds en 1894, sept cent millions de pouds en 1897 et la même quantité en 1901. La production de charbon passe de soixante-cinq millions de pouds à cent soixante-dix-sept millions entre 1892 et 1900, celle de l’acier de soixante et un millions de pouds à cent vingt-quatre millions. En 1886, on compte quatre cent soixante-deux sociétés par actions, représentant un capital de cinq cent quatre-vingt-quatorze millions de roubles ; en 1898, elles sont neuf cent quatre-vingt-dix, avec un capital d’un milliard six cent quatre-vingt-six millions de roubles.

Ce réjouissant tableau a son revers. Les chiffres globaux du développement ne montrent pas le retard accusé par la Russie, en comparaison des autres puissances. La Russie est un pays agricole. En 1897, 12,9 % seulement de la population vivent dans les villes, et les produits agricoles représentent 77,7 % des exportations. Les branches principales de l’industrie sont le textile et l’agro-alimentaire. La différence entre les données absolues et relatives apparaît avec les chemins de fer. Dans les années 1890, le réseau double, par rapport à la décennie précédente. C’est là un succès remarquable. Mais à la fin du XIXe siècle, la Russie d’Europe occupe la vingtième place mondiale (sur vingt-sept), pour le kilométrage de voies ferrées par million d’habitants.

L’économie russe a pour particularité que ses marges se développement plus rapidement : le sud – la Petite-Russie – devient un centre important de l’industrie houillère ; les voies ferrées y augmentent le rôle de ses terres fertiles dans les exportations de céréales. Dans le Caucase (Bakou), naît une industrie du pétrole. Le Turkestan fournit, à la fin du siècle, un tiers des matières premières pour l’industrie textile. Les chemins de fer, enfin, transforment la Sibérie en gros exportateur de beurre et d’autres produits laitiers.

Les régions centrales de l’empire demeurent en retrait. Apparaît alors le problème de « l’appauvrissement du centre », toujours pas résolu à la fin du XXe siècle.

Le développement, rapide mais inégal, de la Russie reflète les possibilités d’un pays qui, à peine quelques décennies plus tôt, s’est engagé sur la voie de la « modernisation » et a entrepris d’« instaurer le capitalisme ». Il reflète en particulier l’existence d’un programme réalisé par Nikolaï Boungué, Ivan Vychnegradski et – en toute conscience – par Sergueï Witte. Ce dernier sait pertinemment que, même jouissant de leur pleine souveraineté, les pays agricoles sont voués, sur le plan économique, à demeurer les colonies des pays industrialisés qui deviennent, en quelque sorte, leurs métropoles. « Créer notre propre industrie, affirme Witte, est une tâche fondamentale, économique et politique, c’est le fondement, la pierre angulaire de notre système de défense8. »

Sergueï Witte sert dans le gouvernement d’Alexandre III plus de deux ans, jusqu’à la mort de l’empereur, mais il sera encore, neuf ans durant, ministre des Finances de Nicolas II. Pendant toutes ces années, se heurtant à une résistance acharnée, il tente d’appliquer son programme. Un programme que l’on comparera à la politique d’industrialisation rapide menée dans la France de Napoléon III. La transformation de la Russie agraire en Russie industrielle, qui s’effectuera sous Staline, devra beaucoup aux idées du comte Witte.

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