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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’opinion de Russie est scandalisée par les conditions du traité de Berlin, que les journaux présentent comme une défaite honteuse de la Russie, trahie par les Allemands. Le cri du cœur du général Skobelev : « Je vous le répète et vous prie de ne pas l’oublier : notre ennemi c’est l’Allemand ! La lutte entre Slaves et Teutons est inéluctable… », exprime les sentiments de ce héros, dont il fait part à des étudiants serbes qui lui rendent visite à Paris, en février 1882. Un demi-siècle plus tard, l’auteur de l’histoire de l’armée russe accusera la diplomatie de Russie qui, « craignant de dresser par son audace l’Europe contre la Russie, l’a finalement dressée contre elle par sa timidité… La Russie s’en fut à Berlin s’excuser de sa victoire62 ».

Alexandre II comprend que, seule contre toutes les puissances européennes, la Russie ne peut préserver ses conquêtes de San Stefano. Le pays est épuisé par la guerre. Les finances, dont le ministre Reitern dénonçait l’état déplorable à la veille de la guerre, ont atteint un seuil critique. Mais une autre circonstance explique également l’attitude conciliante de la diplomatie russe.

Les possibilités d’acquérir des territoires au terme d’une guerre contre l’Empire ottoman, sont en fait limitées pour la Russie, avant même le début du conflit. On reproche particulièrement aux diplomates russes qui signent le traité de Berlin de céder, de fait, la Bosnie-Herzégovine, terre slave, aux Allemands, c’est-à-dire à l’Autriche-Hongrie. Nul ne sait qu’en 1876, Alexandre II, rencontrant François-Joseph à Reichstadt, s’est entendu avec lui sur un partage de l’« homme malade » : la Turquie. Nikolaï Ignatiev, en particulier, ignore tout de cet accord. Son contenu ne sera connu qu’en 1887, lors de débats au Parlement de Budapest. À la veille d’entreprendre les opérations militaires, Pétersbourg a accepté les conditions de Londres : ne pas toucher à l’Égypte ni au canal de Suez, ne pas occuper Constantinople ni les Détroits.

La défaite de l’armée turque et la fulgurante progression des troupes russes en direction du Bosphore donnent le sentiment que s’ouvrent de fantastiques perspectives, confirmées par le traité de San Stefano. Avec le traité de Berlin, vient le dégrisement. La Russie n’obtient pas tout ce qu’elle veut, mais uniquement ce qu’elle peut. Furieux que son rôle d’« honnête courtier » soit perçu par la Russie comme un coup de poignard dans le dos, Bismarck accuse de propagande antiallemande les journaux russes – « tels que les Nouvelles de Moscou, précise-t-il, peu au fait des relations internationales63 ».

Pour Bismarck, jamais la Russie n’a, au terme d’une guerre contre la Turquie, obtenu des avantages équivalents à ceux fixés par le congrès de Berlin. En théorie, le chancelier allemand a raison. Mais les espoirs suscités par les victoires de l’armée russe étaient si gigantesques, Constantinople était si proche et les Turcs semblaient si faibles, que les résultats du congrès de Berlin sont perçus comme une défaite ; une défaite due aux intrigues diplomatiques de l’Europe, en premier lieu de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.

L’illusion de la défaite éclipse les réussites réelles de la Russie durant le règne d’Alexandre II. Héritant du pays après la guerre de Crimée, le fils de Nicolas Ier effectue un ensemble de réformes qui ouvrent à la Russie la voie royale de la modernisation de ses structures politiques, économiques et sociales. La victoire dans la guerre contre la Turquie témoigne de la réhabilitation de l’armée. Les frontières de l’empire continuent de s’étendre au sud et à l’est.

Mais une bombe terroriste vient mettre brutalement fin à l’action d’Alexandre II.

6 L’après-réformes

L’empereur Alexandre, qui hérita la Russie dans la conjoncture politique la plus défavorable, releva considérablement le prestige international de la Russie, sans verser pour cela une goutte de sang.

Sergueï WITTE.

Deux facteurs accompagnent constamment les changements sur le trône russe. Le premier est la difficile situation du pays que le nouveau tsar reçoit en héritage. Il en est ainsi avant le XIXe siècle mais, durant ce dernier siècle, la chose est particulièrement remarquable. En vingt-cinq ans de règne, Alexandre Ier épuise la Russie par des guerres incessantes, et son fils, Nicolas, prend les rênes dans les conditions les plus dures. Nicolas Ier, lui, règne trente ans, laissant à son fils un État qui a perdu la guerre et suffoque devant l’impossibilité d’effectuer des réformes dont la nécessité est perçue par tous. Après vingt-six ans sur le trône, Alexandre II, tué par une bombe terroriste, transmet à son successeur, malgré les réformes accomplies, un État à la croisée des chemins. « L’empereur Alexandre III accéda au trône en un temps de troubles », écrit son ministre des Finances, Nikolaï Boungué, qui propose un programme de réformes1.

Ce premier facteur en engendre un second : chaque nouveau tsar commence par défaire tout ce qui a été accompli par le précédent. Il suffit – là encore, en se limitant au XIXe siècle – de se rappeler quel brutal changement de politique décréta Nicolas Ier, puis de quelle façon aussi brutale Alexandre II abandonna la politique de son père.

En règle générale, la situation de la Russie se détériore rarement en fin de règne, au contraire. Mais les changements sur le trône permettent de tirer le bilan, révélant par là même au nouveau tsar des ouvertures pour tenter des améliorations.

Un troisième facteur doit être mentionné, que l’on peut également considérer comme une constante : l’impréparation de l’héritier qui, le plus souvent, se retrouve brusquement sur le trône. Alexandre Ier devient empereur après l’assassinat de son père, Nicolas Ier après le renoncement de l’héritier légitime – son frère Constantin –, Alexandre II après le décès subit de son père et Alexandre III après l’assassinat du sien.

Le pouvoir absolu dont jouit l’empereur russe donne à chaque nouveau tsar la possibilité de gouverner comme il l’entend, de voir la Russie par ses propres yeux (ou ceux de ses hommes de confiance). La personnalité du nouveau tsar compte donc parmi les facteurs déterminants pour le destin du pays.

7 La réaction

Réaction : réponse à une action par une action contraire tendant à l’annuler.

Définition du dictionnaire.

Alexandre III monte sur le trône à l’âge de trente-six ans. Fils cadet d’Alexandre II, il ne songe pas à la couronne jusqu’à l’âge de vingt ans, l’héritier légitime étant son frère aîné, Nicolas. Mais ce dernier meurt subitement, en avril 1865. Une fois devenu l’héritier en titre, le futur tsar ne s’attend pourtant pas à ceindre, un jour prochain, la couronne. Alexandre II, qui fête son soixante-troisième anniversaire en 1881, est en pleine possession de ses moyens ; il vient d’épouser morganatiquement la femme de sa vie (que l’héritier déteste cordialement) et s’apprête à régner longtemps encore.

Alexandre III a eu de bons maîtres : Sergueï Soloviev pour l’histoire, Constantin Pobiedonostev pour le droit, le général Dragomirov pour la stratégie, l’académicien Grot pour le russe. Durant la guerre contre la Turquie, l’héritier commande le détachement de Roustchouk. Il espère bien obtenir le commandement de l’armée tout entière, mais Alexandre II lui préfère son frère, le grand-duc Nicolas. Le détachement de Roustchouk ne joue pas un rôle essentiel dans les projets stratégiques de l’armée russe, mais il permet à son commandant de découvrir la réalité de la guerre, son « cauchemar », ainsi que le futur tsar l’écrit dans ses lettres. Tout laisse penser que les impressions éprouvées durant la campagne de 1877-1878 seront en partie à l’origine du refus d’Alexandre III d’entraîner la Russie dans des conflits militaires. Son règne ne comptera pas de grande guerre.

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