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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’intervention militaire de la Russie est accueillie avec satisfaction par la Prusse et sans crainte particulière par l’Autriche. Elle n’effraie pas non plus l’Angleterre qui, inquiète de la conquête du Kokand par les Russes, estime que la guerre contre la Turquie détournera la Russie de l’Asie centrale. La guerre contre les Turcs reçoit l’ardente approbation de la société russe. La défense de Sébastopol demeure un épisode héroïque de l’histoire russe, mais le sens de cette guerre d’Orient, déclenchée par Nicolas Ier, reste obscur. Les objectifs de la guerre de 1877, eux, sont nobles : l’armée russe va sauver les frères slaves. Nikolaï Danilevski qualifie la guerre de « nationale », affirmant que, « du côté de la Russie, le soudain intérêt national slave l’emporte sur tous les intérêts purement politiques…56 ».

À la radio, le 9 mai 1945, Staline annoncera la victoire sur l’Allemagne, déclarant en particulier : « La lutte séculaire des peuples slaves pour leur existence et leur indépendance s’est achevée par la victoire sur l’envahisseur allemand et la tyrannie allemande57. » La Grande Guerre patriotique sera ainsi, non seulement décrétée nationale, mais elle se verra placée sur un pied d’égalité avec les guerres de libération des Slaves, menées au XIXe siècle. En 1995, l’idéologue communiste numéro un de la perestroïka, Alexandre Iakovlev, historien de formation, affirmera : « Après la guerre de Crimée, la Russie ne mène, au XIXe siècle, qu’une guerre : celle, libératrice, des Balkans58. » Les conquêtes du Caucase et de l’Asie centrale ne comptent pas, pour lui, comme des guerres.

En déclenchant les hostilités contre l’Empire ottoman, le commandement russe et l’opinion sont convaincus que le conflit sera de courte durée et s’achèvera par une victoire fracassante. On ne prend pas l’armée turque au sérieux. La guerre est menée sur deux fronts : dans le Caucase et dans les provinces danubiennes. Dans le Caucase, l’armée, commandée par Loris-Melikov, s’empare, en mai 1877, de la forteresse d’Ardagan qui barre la voie de l’Arménie turque, et marche sur Erzeroum. En juillet, elle subit une défaite et est contrainte de reculer, levant le siège de Kars. À la fin du mois de juin, la principale armée russe a franchi le Danube, traversé en hâte le nord de la Bulgarie et s’est enlisée dans les cols des Balkans, livrant contre les Turcs des batailles sanglantes.

L’obstination des Turcs n’est pas le seul sujet d’étonnement des soldats russes. La rencontre avec les Bulgares, paysans cossus, repus, vivant nettement mieux que leurs libérateurs, est également une surprise. L’armée russe traîne avec elle – dans une région montagneuse difficile – d’énormes convois, supposant que dans une Bulgarie ruinée par les Turcs (c’est ce qu’affirme la propagande officielle), il sera impossible de rien trouver. Or, il apparaît que le pays à libérer possède suffisamment de blé et de bétail pour assurer le ravitaillement des troupes. Après cela, comment s’étonner que les Bulgares ne se dressent pas comme un seul homme (ce que l’on croyait fermement en Russie, avant la guerre), pour se battre contre les Turcs ? Ils sont en effet peu nombreux à se porter volontaires dans l’armée russe.

Le général Hasenkamp note dans son journal : « On était convaincu, dans les hautes sphères, que les volontaires afflueraient en masse de partout : tout juste trouverait-on le temps de former de nouveaux détachements. Cependant, pas un seul homme n’est venu à ce jour, de chez les Bulgares, compléter les six existants59. »

En juin, les armées russes progressent rapidement, mais en août et septembre, elles sont stoppées dans les montagnes. La Russie apprend les noms des forteresses turques – Chipka, Plevna – auxquelles son infanterie donne l’assaut, au prix de lourdes pertes. L’information officielle – « Au col de Chipka, tout est calme » – semble un commentaire ironique. En janvier, la situation change : dans des conditions hivernales rigoureuses à l’extrême, les soldats russes prennent Plevna, au terme d’un troisième assaut, et contraignent l’armée turque d’Osman Pacha à capituler. Les sommets des Balkans sont désormais loin derrière. Devant les soldats russes, s’ouvre la voie qui mène tout droit à Tsargrad. L’avant-garde s’arrête à dix-quinze kilomètres de Constantinople. Le quartier général de l’armée est transféré à San Stefano. Le 19 janvier, un armistice est décidé à Andrinople. Le 19 février 1878, la paix est signée avec la Turquie à San Stefano. C’est alors que Loris-Melikov, qui a rassemblé des forces, assiège à nouveau Kars et enlève la forteresse, ce qui permet de reprendre la marche sur Erzeroum.

L’historien militaire A. Kresnovski constate, effectuant le bilan de la guerre : « La conduite des troupes russes fut lamentable pendant six mois, et brillante le septième60. » La victoire, brillante en effet, apporte un traité de paix qui ne l’est pas moins. Il est signé par Nikolaï Ignatiev. La carte des Balkans change. La Serbie, le Monténégro et la Roumanie obtiennent leur complète indépendance et élargissent leurs frontières. La Bulgarie acquiert la Macédoine et devient principauté autonome : elle paie un tribut à la Turquie, mais les armées turques quittent son territoire. La Turquie s’engage à effectuer des réformes administratives en Bosnie-Herzégovine. La Russie retrouve la Bessarabie méridionale qu’elle avait perdue après la guerre de Crimée ; dans le Caucase, elle obtient les villes de Batoum, Kars, Ardagan et Bajazet.

Un coup terrible est porté à l’Empire ottoman : le traité coupe quasiment ses possessions européennes des territoires qu’il détient en Asie. Les provinces européennes qui restent sous son autorité voient leurs perspectives de développement national considérablement accrues. La victoire est cependant payée au prix fort par la Russie : l’armée russe a perdu au combat plus de vingt mille hommes, et elle compte près de soixante mille blessés61. Si l’on ajoute ceux qui mourront de leurs blessures ou de maladies, les pertes s’élèvent à près de deux cent mille hommes.

L’ampleur de la victoire russe, les conditions du traité de San Stefano qui résout la « question d’Orient » en faveur de Pétersbourg, ne peuvent que susciter le mécontentement des puissances européennes. L’Angleterre proteste avec une vigueur toute particulière : après la signature de l’armistice d’Andrinople, des navires anglais entrent dans la mer de Marmara, avec pour mission d’empêcher les troupes russes de prendre Constantinople. L’Autriche s’alarme, voyant que les Balkans et le Danube risquent de passer sous protectorat exclusif de la Russie. Cette dernière se trouve donc complètement isolée sur la scène internationale. Son seul allié, la Roumanie, s’élève en outre vigoureusement contre la perte de la Bessabarabie méridionale. La Russie lui offre une compensation, en lui cédant la Dobroudja, trois fois plus grande. Il n’y a qu’un problème : cette région est bulgare.

Bismarck offre ses services d’« honnête courtier » et convie à Berlin les représentants des grandes puissances européennes et de la Turquie. Le congrès de Berlin (juin-juillet 1878) révise les conditions de l’accord de San Stefano.

Aux termes du traité de Berlin, la Russie conserve ses conquêtes dans le Caucase (ne rendant à la Turquie que Bajazet) et les bouches du Danube. La Bulgarie est divisée en deux : le nord devient principauté autonome, le sud demeure partie intégrante de la Turquie, mais jouit de l’autonomie administrative. Le territoire de la Serbie est considérablement réduit. En même temps, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie, qui n’ont pas participé à la guerre, sont récompensées : Londres reçoit Chypre, Vienne gère administrativement la Bosnie-Herzégovine. Les émissaires russes à Berlin sont Gortchakov et Chouvalov, opposé à tout compromis ; Ignatiev n’a pas été inclus dans la délégation.

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