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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le Comité slave créé à Moscou au début des années 1860 est une organisation publique se fixant pour but de promouvoir les idées du panslavisme. Son action contredit maintes fois la politique officielle, mais elle a le soutien des cercles slavophiles gouvernementaux. Les troubles des Balkans, les atrocités commises par les Turcs en Bulgarie, la guerre de la Serbie et du Monténégro contre l’Empire ottoman donnent une remarquable impulsion à l’action du Comité slave. Dénonçant « la bestialité, les horreurs, le déchaînement enragé des passions les plus sauvages, les jeunes filles brûlées vives » – autant de forfaits des bachibouzouks –, le Comité slave rappelle que tout cela est l’œuvre « de la horde asiate qui campe sur les ruines de l’antique grand tsarat orthodoxe », l’Empire ottoman, qui n’existe que grâce aux « efforts conjugués de toute l’Europe occidentale ».

Les dons commencent à affluer au Comité slave, alimentant le fonds d’aide aux Slaves des Balkans. Interdiction est cependant faite aux zemstvos d’apporter un soutien aux Slaves du Sud sur leurs propres deniers. Des collectes sont organisées dans les églises, les fonctionnaires cèdent un pourcentage de leur traitement. Le Comité réunit à lui seul (d’autres dons sont envoyés directement au Monténégro, en Serbie, en Herzégovine) plus d’un million et demi de roubles pour les besoins de la révolte des Balkans.

La Russie est toujours en paix avec la Turquie, mais un bureau de recrutement est ouvert à Moscou, auprès du Comité, où des volontaires (essentiellement des militaires à la retraite) s’enrôlent dans l’armée serbe. Leur nombre sera de six mille. Le général Mikhaïl Tcherniaïev, héros des campagnes d’Asie centrale, part lui aussi pour la Serbie. Le prince Milan de Serbie lui confie le commandement de l’armée. Il apparaît bien vite que les troupes, peu nombreuses, mal entraînées (la Serbie n’a pas d’armée permanente), mal équipées, ne sont pas en mesure de résister aux soldats turcs expérimentés. Il devient indispensable de sauver la Serbie.

La « révolte des Balkans » se compose de divers foyers qui ne parviendront pas à n’en former qu’un seul. Les slavophiles russes se trompent, en se figurant qu’il existe un mouvement national orthodoxe unanime contre l’oppresseur turc. Les deux principaux peuples slaves de la Péninsule balkanique – Bulgares et Serbes – ont parfois entre eux des relations non moins hostiles qu’avec les Turcs. Les Bulgares haïssent les Grecs beaucoup plus que les Turcs. En 1873, Constantin Leontiev (1831-1891), qui se veut le continuateur de Danilevski, relate, dans un article intitulé Le Panslavisme et les Grecs, que quand le sultan prit le parti des Bulgares dans la querelle religieuse qui les opposait aux Grecs, les enseignants bulgares inculquèrent à leurs élèves la haine du patriarche orthodoxe de Constantinople et la loyauté au « gouvernement paternel du sultan, qui sauve les Bulgares des Grecs53. »

Les troubles des Balkans ouvrent un nouveau chapitre de la « question d’Orient » : une fois encore, apparaît la menace d’un effondrement de l’Empire ottoman, qui engendre inévitablement le problème du partage de l’héritage. L’intense activité diplomatique des puissances européennes, dans les années 1875-1876, vise à maintenir l’Empire ottoman, tout en imposant des réformes en faveur des populations chrétiennes, autrement dit en relâchant le pouvoir de la Sublime Porte dans les Balkans. On exige des Turcs qu’ils accordent plus d’autonomie aux populations locales, qu’ils agrandissent le territoire de la Serbie et du Monténégro. Un projet de création d’une Bulgarie indépendante est à l’étude. Nikolaï Ignatiev se montre particulièrement actif : il représente la Russie à la conférence de Constantinople, sillonne l’Europe pour tenter de convaincre les puissances occidentales de la nécessité de « brider » la Turquie.

Le « concert des États européens » – six « grandes puissances » (Grande-Bretagne, Russie, Allemagne, France, Autriche-Hongrie, Italie) – soutient majoritairement la politique de pression sur la Turquie, la contraignant à effectuer des réformes dans les Balkans. La France, elle, a trop à faire avec les convulsions de sa République naissante. L’Italie n’a pas de politique orientale propre. La Prusse soutient la Russie. Alexandre II, enfin, s’est entendu avec l’Autriche-Hongrie, en rencontrant François-Joseph à Reichstadt, durant l’été 1876.

La Grande-Bretagne, en revanche, est opposée à la politique russe. L’opinion de Russie s’en indigne. « L’aspect le plus délicat de cette tâche », note Alexis Nikitenko le 25 août 1876, « est de dompter l’Angleterre qui, tel un chien enragé, veut se jeter sur la Russie54. » Voyageant en Suisse aux jours où s’aggrave la crise des Balkans, Nikitenko voit des ennemis partout : « Le nom de l’Anglais se fond aujourd’hui à ce point avec celui du Turc, que lorsque je vois beaucoup d’Anglais à la fois, ce qui m’arrive sans cesse, la peur me prend. Je me dis : un bachibouzouk ou un Tcherkesse va surgir tout à coup et se jeter sur moi55. »

Le mécontentement de la Russie envers l’Angleterre est fondé. Le leader des tories, Disraeli, fait tout, à travers son ambassadeur à Constantinople, pour s’opposer à l’affaiblissement de l’Empire ottoman. Le sultan Abdül-Aziz, sur lequel l’ambassadeur russe Ignatiev a beaucoup d’influence, est déposé et tué. L’organisateur du coup d’État est le leader des nationalistes, Midhat Pacha, qui rejette toute concession en faveur des chrétiens. Porté sur le trône en mai 1876, Murat V est renversé en août de la même année. Le nouveau sultan est Abdül-Hamid, adversaire des réformes. Nommé grand vizir, Midhat Pacha élabore une Constitution, promulguée en décembre 1876. Au grand étonnement de l’Europe, la Turquie devient une monarchie parlementaire. Cela rend donc sans objet, comme le souligne le gouvernement du sultan, les discussions sur un élargissement des droits des populations chrétiennes : tous les peuples de l’empire jouissent désormais des mêmes droits.

Au début du mois de mars 1877, le général Ignatiev effectue une tournée en Europe, qui le conduit à Berlin, Vienne, Rome, Paris. Ses propositions sont accueillies partout avec bienveillance. Londres, pourtant, n’est pas d’accord. Mais, ayant de son côté la majorité des puissances, Ignatiev obtient la tenue d’une conférence. Le programme de réformes proposé à la Turquie est de nouveau adopté. Soutenu par son Parlement, le sultan le rejette. Alexandre II réplique en lui déclarant la guerre, affirmant, dans son manifeste, qu’il juge de son devoir de prendre en main la cause des chrétiens opprimés.

La Russie s’engage seule dans la guerre, ne disposant que d’un traité d’alliance avec la Roumanie. Vingt-deux ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre de Crimée. Durant tout ce temps, l’armée russe s’est réformée, sous la direction du ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine. Sa réorganisation (en 1874, le service militaire de six ans, obligatoire pour tous, a été instauré), un armement moderne, de nouveaux uniformes sur le modèle européen permettent de croire en la possibilité d’une victoire facile sur les Turcs. Bien des choses demeurent cependant inchangées, en particulier la conviction que les armes blanches, la baïonnette restent le principal armement de l’infanterie. Célèbre chef de guerre et théoricien militaire, le général Mikhaïl Dragomirov affirme que « l’arme à feu répond aux besoins de l’autoconservation, tandis que l’arme blanche correspond au sacrifice personnel… Le symbole du sacrifice est la baïonnette, et elle seule. » Sous l’influence de cette conception très répandue, on estime généralement qu’enseigner à un soldat à tirer loin et vite revient à le corrompre moralement.

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