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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Analysant les causes de son échec, Bismarck en rejette toute la faute sur Gortchakov qui, comme l’écrit le chancelier allemand, lui a imputé sans raison l’intention de faire la guerre à la France. Bismarck explique que « la seule garantie de solidité de l’amitié russe réside dans la personne de l’empereur régnant47 ». Quand Gortchakov réussit à persuader Alexandre II du danger de la politique allemande, la politique russe se met à changer. Le prince Bismarck ne cache pas sa déception et lance à Gortchakov cet avertissement : « Je vous le dirai franchement : je suis le bon ami de mes amis et l’ennemi de mes ennemis. »

Gortchakov compte parmi les ennemis de Bismarck. Alexandre II, lui, est un allié potentiel. Le chancelier allemand déploie tous ses efforts pour orienter la politique russe vers l’est. « L’intelligent Bismarck, note Evgueni Tarlé, aspirait aussi avidement à allumer une guerre russo-turque que, par la suite, le stupide et inapte Guillaume II aspirerait à déclencher une guerre russo-japonaise48. » La stratégie orientale de la politique russe, non seulement détourne l’attention de Pétersbourg des affaires européennes, mais elle met la Russie aux prises avec l’Autriche que Bismarck oriente également vers l’est, lui promettant de l’aider à acquérir des territoires dans les Balkans, en guise de consolation pour la perte de ses possessions italiennes. L’homme qui a orchestré « l’Entente des trois empereurs » monte deux de ses membres l’un contre l’autre, en se tenant à l’écart et en assurant de son soutien tant la Russie que l’Autriche. L’habileté diplomatique de Bismarck lui permet de faire en sorte que le mot « Allemand » finisse par désigner principalement, dans la bouche des Russes, les Autrichiens, rivaux directs de la Russie dans les Balkans.

L’opinion russe est l’alliée inattendue de Bismarck. L’idée d’une guerre contre la Turquie gagne les masses. Ces dernières se la représentent comme une guerre de libération, apportant la liberté aux Slaves opprimés par les musulmans. Mais, vus du côté slavophile, les objectifs du conflit sont incomparablement plus vastes. Auteur, dans la seconde moitié des années 1860, de l’ouvrage La Russie et l’Europe, Nikolaï Danilevski en est convaincu : « Tôt ou tard, que nous le voulions ou non, la lutte contre l’Europe (ou, du moins, une immense partie de l’Europe) est inévitable à cause de la question d’Orient, autrement dit pour la liberté et l’indépendance des Slaves, pour la possession de Tsargrad, pour tout ce qui, aux yeux de l’Europe, fait l’objet de l’ambition illégitime de la Russie et, aux yeux de chaque Russe digne de ce nom, représente une exigence absolue de sa mission historique49. »

L’idéologue des slavophiles pose clairement le problème : il est indispensable de résoudre la question d’Orient, donc de libérer les Slaves vivant sous le joug turc et de prendre Constantinople. Puisque l’Europe ne veut pas d’une telle solution, la guerre est inéluctable. Pour Danilevski et les autres slavophiles, la résolution de ce problème géopolitique a une valeur mystique : c’est l’accomplissement de la « mission historique » de la Russie. Sergueï Soloviev considère la question d’Orient comme la lutte de l’Europe et de l’Asie, du littoral et de la steppe. Mais Nikolaï Danilevski réfute cette interprétation. Il affirme qu’il s’agit d’une lutte, non pas entre l’Est et l’Ouest, mais entre les mondes romain-germanique et gréco-slave. La prise des Détroits et de Constantinople fera de la Russie le centre de la future « Union fédérative panslave », appelée à combattre la civilisation romano-germanique « en décomposition ». La Russie a vocation à créer la nouvelle et jeune civilisation des peuples slaves. En leur temps, note Danilevski, les Turcs, en s’emparant de territoires peuplés par des Slaves, ont joué un rôle important, défendant ces derniers contre la « pression romano-germanique » et « l’hérésie occidentale ». L’Empire ottoman a été utile, jusqu’à ce qu’apparaisse un défenseur naturel des Slaves : la Russie.

La « Grande et libre Fédération panslave » dont rêve Mikhaïl Bakounine, englobe les peuples libres de Pologne, de Lituanie et d’Ukraine, mais son objectif est le même que celui de « l’Union fédérative panslave » de Nikolaï Danilevski : c’est « l’aide à nos frères slaves qui languissent aujourd’hui sous le joug du royaume de Prusse et des empires autrichien et turc ». Nous ne remettrons pas le glaive au fourreau, écrit Mikhaïl Bakounine en 1862, « tant qu’un seul Slave demeurera dans l’esclavage allemand, turc ou autre50 ».

Émissaire russe à Constantinople à partir de 1864 et ambassadeur à dater de 1867 (au total, près de treize ans passés dans la capitale de l’Empire ottoman), Nikolaï Ignatiev représente la version réaliste du programme slavophile. Il voit l’importance pratique – stratégique et économique – de la prise des Détroits et de Constantinople : elle permettra de garantir la frontière russe méridionale et de développer le commerce dans la mer Noire. Le diplomate russe perçoit les peuples slaves de la Péninsule balkanique comme des alliés sûrs dans la politique visant à affaiblir l’Empire ottoman. En arrivant à Constantinople, Nikolaï Ignatiev sait ce qu’il veut. Les grands points de son programme sont : restauration du prestige de la Russie, renforcement de son influence sur les chrétiens de l’Empire ottoman, lutte contre l’influence anglaise, mais aussi française et autrichienne, sur la Sublime Porte, relâchement de l’alliance passée par la Russie avec l’Autriche et la Prusse51.

Le programme de Nikolaï Ignatiev va à rebours de la politique russe officielle menée par le ministre des Affaires étrangères, Gortchakov, et que soutient le tsar. Nikolaï Ignatiev n’en conserve pas moins son poste. Cela s’explique par les appuis dont il bénéficie à la Cour, au ministère de la Guerre, ainsi que dans la presse.

L’heure de gloire de Nikolaï Ignatiev sonne au milieu des années 1870. Durant l’été 1875, les Balkans s’embrasent. Une révolte populaire éclate en Bosnie-Herzégovine, province située au nord-ouest de l’Empire ottoman. L’année suivante, celle-ci gagne la Bulgarie. En 1877, la Serbie et le Monténégro entrent en guerre contre la Turquie.

Chaque foyer de l’incendie qui embrase les Balkans est allumé pour des raisons spécifiques. En Bosnie-Herzégovine, la terre appartient à des Slaves, convertis à l’islam après l’arrivée des Turcs. Les paysans qui la travaillent sont, eux, orthodoxes ou catholiques. Les musulmans représentent un tiers environ de la population. La révolte est donc avant tout à caractère social, c’est un soulèvement contre le poids des redevances exigées par les propriétaires terriens. Un nouvel impôt, introduit par le sultan, met le feu aux poudres. La révolte des Bulgares du Rhodope, écrasée avec une brutalité qui stupéfie l’Europe, est de même nature. C’est alors que le mot bachibouzouk devient synonyme de barbarie turque. Pendant plus d’un an, l’armée turque ne parvient pas à mater les insurgés de Bosnie-Herzégovine. La Russie se persuade alors qu’elle n’a pas besoin, pour résoudre la question d’Orient, de guerroyer contre l’Empire ottoman : il suffit de convaincre la Serbie et le Monténégro de la nécessité de le faire eux-mêmes, en leur apportant un soutien matériel et avec l’aide de volontaires. En 1876, le Monténégro, puis la Serbie déclarent la guerre à la Turquie. Nikolaï Ignatiev affirme aux Serbes : « Dès que vous déclarerez la guerre, la Russie vous suivra52. »

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