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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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La vue du cadavre provoqua en elle une curieuse réaction nerveuse. Saisie d'effroi, elle ne parvint pas à hurler, mais fut frappée de tremblements. Ceux-ci cessèrent seulement plusieurs heures après qu'elle eut prévenu le guet de sa macabre découverte.

Corbinelli s'affairait autour du corps, tentant d'assembler les morceaux éparpillés sans ordre apparent sur le sol. Seul le buste du marchand était resté en place, suspendu à mi-hauteur par une corde passée sous les aisselles. La pointe métallique de la pique sur laquelle on l'avait empalé ressortait par le haut de sa poitrine.

Ses membres avaient été découpés au niveau des articulations et disséminés dans la pièce. Une main avait été malicieusement cachée dans un des placards, tandis que le sexe du marchand était posé sur une étagère, à côté des bocaux remplis de plantes séchées.

La tête de Trevi pendait sur le côté. Une longue mèche de cheveux, imprégnée du sang qui avait coulé de ses orbites vides, masquait en partie l'œuvre du tueur. Insensible aux larges éclaboussures qui maculaient les murs, Deogratias observait la scène d'un œil détaché, contemplant avec attention la grosse mouche verte qui avait entrepris l'escalade d'un pied sanguinolent abandonné dans un coin.

Occupé à examiner un avant-bras coupé à la hauteur du coude, Corbinelli vint à la rencontre du gonfalonier dès que celui-ci franchit le seuil de la boutique. Voyant le maître de la ville sursauter, il se rendit compte de son manque de délicatesse et posa aussitôt son sinistre trophée à côté des autres parties du corps de Sandro Trevi. Soderini eut un bref haut-le-cœur, mais fit tout son possible pour dissimuler son malaise.

- Nous nous voyons un peu trop souvent à mon goût ces jours-ci, Girolamo, dit-il d'une voix accablée. Je me demande quand cela cessera enfin.

- Celui-ci est encore plus affreux que les deux précédents, Excellence. Il faut avoir le cœur bien accroché pour éviter de vomir.

Soderini ne releva pas l'ironie et poursuivit:

- Qui est-ce?

- Sandro Trevi. Marchand d'épices de son état. Il possédait seulement ce petit commerce. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ses affaires ne semblaient pas florissantes.

- Et qui l'a trouvé?

- Beatrice Neretti, la femme de l'apothicaire de la Via della Torre. Elle en tremble encore, la pauvre...

- Que faisait-elle ici?

- Elle prétend être venue chercher des épices pour les besoins d'un onguent. Voyant la porte fermée, elle est passée par-derrière et l'a trouvé comme ça. Elle n'a touché à rien.

- Qui le pourrait? À part toi, bien sûr... Est-ce le même assassin?

- Sa signature est la même, en tout cas. Je doute qu'on trouve deux tueurs aussi imaginatifs dans toute l'Italie.

- Qu'a-t-on fait à ce malheureux?

- Si on veut remettre les choses dans l'ordre, on peut imaginer qu'il a d'abord été soulevé à l'aide de cette corde, glissée autour de la poutre, là-haut. Puis on a introduit la pointe de cette lance dans son fondement. Le poids du corps a fait le reste: elle s'est enfoncée lentement, déchiquetant ses boyaux et perforant le poumon gauche. Elle est ressortie par la poitrine, un peu au-dessus du cœur.

- Combien de temps a-t-il mis pour mourir?

- La lance a dû mettre une bonne heure pour le traverser, sans pour autant causer la mort.

- Qu'est-ce qui l'a tué alors?

- L'assassin lui a tranché en même temps les membres au niveau des coudes et des genoux. Il a découpé les muscles et les articulations, puis a fini par fracasser les jointures avec un marteau.

- Mon Dieu! articula péniblement le gonfalonier, sans que Corbinelli ne songe à interrompre sa minutieuse description du cadavre.

- Le pire reste à venir... Le tueur a pris soin de garrotter chacun des membres avant de couper les artères, ce qui a permis d'éviter que Trevi ne se vide trop vite de son sang.

Soderini pâlissait à vue d'œil.

- Avant de défaire les garrots, il lui a coupé la langue, les oreilles et le nez. Tout est là, dans le bocal posé sur l'étagère. Je n'ai pas retrouvé les yeux, par contre.

Le médecin désigna du doigt un récipient empli d'un liquide rougeâtre dans lequel flottaient quelques lambeaux de chair.

- Trevi est mort instantanément. Son sang s'est échappé d'un coup. Il y en a sur le sol et sur les murs, partout en fait...

- Il a dû souffrir comme un damné. Personne n'a rien entendu?

- C'est sans doute là l'aspect le plus intéressant de cette mise à mort, Excellence. Venez voir!

Le gonfalonier s'approcha prudemment du cadavre, en évitant de marcher dans les flaques de sang encore humides. Corbinelli prit son mouchoir, le trempa dans le seau d'eau qui se trouvait à ses pieds et le passa sur le cou du cadavre.

- Je me suis moi-même posé la question, car il n'a pas été bâillonné. Il m'a fallu du temps, mais j'ai quand même fini par comprendre.

- Que dois-je voir? Ces deux petites coupures, là?

- On lui a tranché les cordes vocales, à vif bien sûr. La douleur a dû être insupportable. Je vous laisse imaginer la difficulté de l'opération sur un vivant... Je ne suis moi-même pas certain d'y parvenir sur un cadavre. Or l'assassin a opéré avec brio - si je puis me permettre un commentaire d'ordre technique.

Ce détail acheva d'écœurer le gonfalonier, qui sortit de la boutique à grandes enjambées. Ruberto Malatesta l'attendait dehors, entouré de quelques soldats. Soderini lui fit signe de le rejoindre.

- Tu n'entres pas?

- Oh, non! J'ai jeté un coup d'œil de loin, ça m'a suffi. Je n'ai pas le cœur aussi solidement accroché que Corbinelli. Il aime le sang. Pour ma part, je ne répugne pas à le faire couler. C'est tout à fait différent.

- Tu préfères les prémisses et lui la conclusion, si je comprends bien...

Connaissant parfaitement les sentiments de son homme de main à rencontre du médecin, Soderini ne s'attarda pas sur le sujet.

- Que penses-tu de tout cela?

- Je suis un peu perdu, Excellence. Il n'y a aucune cohérence dans la succession des meurtres. Le mode opératoire est chaque fois différent. Leur seul point commun est l'énucléation.

- Tu vois un lien entre les victimes?

- J'ai mené une enquête très serrée sur les deux premières. Ces hommes ne semblaient pas se connaître. Quant au marchand d'épices, Del Garbo et Corsoli ont peut-être fréquenté sa boutique, comme tout le monde. Rien ne prouve que leurs relations aient jamais dépassé ce cadre.

- Pourquoi ont-ils été tués si sauvagement alors?

- J'en suis arrivé à une conclusion identique à celle de Corbinelli. L'acte en lui-même importe moins que la manière dont il a été mis en scène.

- Oui, le tueur transforme ses crimes en spectacle. Il veut que tout le monde sache qu'il existe et...

Au bout de la rue était apparue la silhouette longiligne de Tommaso Valori.

- Il ne manquait plus que cet imbécile pour compléter le tableau des horreurs... murmura Soderini.

Le bras droit de Savonarole marchait en tête de la procession, suivi d'une dizaine d'adolescents, dont le plus vieux ne devait pas avoir plus de quinze ans. Les enfants s'avançaient deux par deux en chantant une litanie lugubre. Tous arboraient le visage sévère et fermé de ceux que l'insouciance a depuis longtemps abandonnés.

Quelques années auparavant, lorsque son mouvement religieux commençait tout juste à se développer, Savonarole avait eu l'intuition que le meilleur moyen d'amender les mœurs des pères était de commencer par corriger celles de leurs fils. Il avait ainsi organisé de joyeux banquets pour les enfants, mais l'ambiance festive des premières réunions s'était vite éteinte. Les chants et les rires du début avaient laissé la place au recueillement et aux cérémonies religieuses.

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