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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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Il faisait pourtant en sorte d’entretenir le moral des autres. La ration de vin – limitée, car les réserves du navire devaient durer toute la traversée – fut doublée. Il y eut des soirées à bord. Lavon ordonna à tous les groupes de recherches de mettre leurs études océanographiques à jour, estimant que ce n’était pas le moment pour quiconque de se laisser aller à l’oisiveté. Des travaux qui auraient dû être écrits des mois, voire des années plus tôt mais qui avaient été mis de côté au fil de la longue et lente progression du navire devaient maintenant être achevés dans les meilleurs délais. Le travail était le meilleur remède à l’ennui, à la déception et – un facteur nouveau et en aggravation – à la peur.

Quand les premiers écrans furent prêts, un équipage de volontaires descendit dans le submersible pour essayer de les souder à la coque par-dessus les entrées d’air. Cette tâche, déjà délicate dans les meilleures conditions, était rendue encore plus difficile par la nécessité de l’exécuter entièrement à l’aide des pinces escamotables du petit bâtiment. Après la perte des deux plongeurs Lavon ne voulait plus risquer de laisser quelqu’un entrer dans l’eau, sauf dans le submersible. Les travaux avançaient jour après jour sous la direction d’un mécanicien qualifié nommé Duroin Klays, mais c’était une tâche ingrate. Les pesantes masses d’herbe à dragon, venant heurter la coque à chaque mouvement de la houle, arrachaient fréquemment les fragiles fixations et les soudeurs n’avançaient guère.

Durant le sixième jour du travail, Duroin Klays vint voir Lavon avec une poignée de photographies glacées. Elles montraient des taches orange sur un rond gris terne.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lavon.

— Corrosion de la coque, capitaine. Je l’ai remarqué hier et j’ai pris une série de clichés sous-marins ce matin.

— Corrosion de la coque ? répéta Lavon avec un sourire forcé. C’est presque impossible. La coque est exceptionnellement résistante. Quant à ce que vous me montrez ici, il doit s’agir d’anatifes, ou d’une variété d’éponges, ou bien…

— Non, capitaine, dit Duroin Klays Ce n’est peut-être pas net sur les photos, mais on le voit clairement quand on est dans le submersible. Cela fait de petites marques qui rongent le métal. J’en suis tout à fait sûr, capitaine.

Lavon congédia le mécanicien et fit appeler Joachil Noor. Elle étudia longuement les photographies.

— C’est tout à fait vraisemblable, déclara-t-elle enfin.

— Que l’herbe à dragon ronge la coque ?

— Nous soupçonnons cette possibilité depuis quelques jours. L’une de nos premières découvertes fut l’existence d’une forte variation du pH entre cette partie de l’océan et la mer libre. Nous sommes dans un bain acide, capitaine, et je suis persuadée que ce sont les algues qui sécrètent ces acides. Et nous savons qu’elles fixent les métaux et qu’elles sont riches en éléments lourds. En temps normal elles tirent leurs métaux de l’eau de mer, bien entendu. Mais elles doivent considérer le Spurifon comme une gigantesque table de festin. Je ne serais pas étonnée d’apprendre que la raison pour laquelle l’herbe à dragon est devenue si épaisse en si peu de temps à proximité de nous est que les algues ont afflué depuis des kilomètres à la ronde pour avoir part au gâteau.

— Si c’est le cas, il est stupide d’espérer que l’amoncellement d’algues se dispersera de lui-même.

— Effectivement.

— Et si nous y restons bloqués assez longtemps, dit Lavon en plissant les yeux, l’herbe à dragon fera des trous qui finiront par transpercer la coque.

— Cela pourrait prendre des siècles, fit la biologiste en riant. La famine est un problème plus immédiat.

— Comment cela ?

— Combien de temps pouvons-nous tenir en ne nous nourrissant que de ce qui est actuellement entreposé à bord ?

— Quelques mois, je suppose. Vous savez que nous comptons sur ce que nous attrapons à mesure que nous avançons. Voulez-vous dire…

— Oui, capitaine. Tout est probablement toxique pour nous dans l’écosystème qui nous entoure en ce moment. Les algues absorbent les métaux océaniques. Les petits crustacés et les poissons se nourrissent des algues. Les gros animaux mangent les petits. La concentration en sels métalliques devient de plus en plus forte à mesure que nous remontons la chaîne. Et nous…

— … ne nous porterons pas bien en nous nourrissant de rhénium et de vanadium.

— Ainsi que de molybdène et de rhodium. Non, capitaine. Avez-vous pris connaissance des derniers rapports médicaux ? Une épidémie de nausées, des accès de fièvre, quelques problèmes circulatoires… vous-même, comment vous sentez-vous, capitaine ? Et ce n’est que le début. Aucun de nous n’a encore rien eu de grave. Mais dans une semaine, ou deux, ou trois…

— Que la Dame nous protège ! souffla Lavon.

— La bénédiction de la Dame ne s’étend pas si loin à l’ouest, dit Joachil Noor.

Elle eut un sourire froid.

— Je recommande que l’on cesse immédiatement toute pêche, poursuivit-elle, et que l’on se serve de nos provisions jusqu’à ce que nous soyons sortis de ces parages. Et que nous achevions de poser les écrans de protection des rotors aussi rapidement que possible.

— D’accord, fit Lavon.

Quand elle l’eut quitté, il monta sur la passerelle et contempla d’un air sombre l’eau encombrée et frémissante. Ce jour-là, les couleurs étaient plus riches que jamais, ocre, sépia, feuille-morte, indigo. L’herbe à dragon était florissante. Lavon imagina les fibres charnues venant frapper contre la coque, attaquant le métal luisant avec leurs sécrétions acides, le brûlant molécule après molécule, transformant le navire en bouillie d’ions et l’avalant gloutonnement. Il frissonna. Toute beauté lui paraissait maintenant bannie de la texture enchevêtrée des algues marines. Cette masse dense et étroitement entrelacée de végétaux qui s’étendait jusqu’à l’horizon ne représentait plus pour lui que la puanteur et la pourriture, le danger et la mort, les gaz barbotant de la décomposition et les mâchoires secrètes de la destruction. D’heure en heure, les flancs du grand vaisseau s’amincissaient et il restait assis, immobile, impuissant, au milieu de l’ennemi qui le dévorait.

Lavon essaya d’empêcher ces nouveaux périls d’être connus de tous. C’était, bien entendu, impossible ; les secrets ne pouvaient durer longtemps dans un univers clos comme le Spurifon. L’insistance qu’il mettait à garder le secret servit au moins à réduire au minimum la discussion publique de ces problèmes, qui pouvait si rapidement conduire à la panique. Chacun était au courant mais chacun faisant comme s’il était le seul à se rendre compte de la gravité de la situation.

Mais la tension montait. Les caractères devenaient irascibles ; les conversations étaient difficiles ; des mains tremblaient, il y avait des bafouillages, on laissait échapper des objets. Lavon restait à l’écart des autres autant que ses fonctions le lui permettaient. Il priait pour leur délivrance et cherchait conseil dans les rêves, mais Joachil Noor semblait avoir raison : les voyageurs étaient hors d’atteinte de la bienveillante Dame de l’Ile dont les conseils apportaient du réconfort à ceux qui souffraient et la sagesse à ceux qui étaient inquiets.

L’unique et nouvelle lueur d’espoir vint des biolégistes. Joachil Noor suggéra qu’il était peut-être possible de perturber le champ électrique de l’herbe à dragon en faisant passer un courant à travers l’eau. Cela parut douteux à Lavon, mais il l’autorisa à faire travailler là-dessus quelques-uns des techniciens du navire.

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