La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Christine gardait confiance.
– Personne n’a envie de mourir pour Dantzig ou la Pologne. Il y a une vraie chance de sauver la paix.
La mobilisation générale fut décrétée. Le 19e corps d’armée se constitua dans la pagaille. Maurice fut affecté à la 1re brigade d’infanterie algérienne, une des deux seules à ne pas être envoyée en métropole, puis muté comme ordonnance à l’état-major. Hormis les intimes, personne ne sut comment il s’y était pris. Il ne donna aucun détail, fut pour une fois d’une étonnante discrétion, probablement lui avait-on recommandé d’en dire le moins possible.
– Ma bonne étoile, affirmait-il aux sceptiques.
À l’état-major, il retrouva son général qu’il venait chercher en traction à la propriété qu’il lui avait vendue et qu’il ramenait le soir avant de rentrer chez lui, son service accompli. Le moral au centre de commandement était, assurait-il, d’un calme olympien. Derrière eux (derrière nous, donc), il y avait l’Empire, le colossal empire colonial français avec ses treize millions de kilomètres carrés, ses soixante-dix millions d’habitants, ses richesses incommensurables. Ses populations allaient enfin pouvoir manifester leur reconnaissance à la France éternelle qui leur avait tant apporté. Cette base arrière, hors de portée des prédateurs, y compris Anglais et Américains, allait mettre six cent mille hommes de troupe entraînés et équipés à la disposition du ministre des Colonies.
Maurice passa une guerre tranquille mais avec beaucoup de responsabilités au Fort national et reprit avec assurance l’argumentation développée par Christine. Non, ce n’était pas un planqué, il agissait ainsi pour exprimer ses convictions pacifistes. Et il avait un travail phénoménal, on ne pouvait pas imaginer. Il évita ainsi le sort funeste des soldats des trois divisions nord-africaines postées en première ligne lors de l’attaque allemande, régiments mélangés de Français et d’indigènes, quasi décimés, chair à canon sacrifiée sans utilité militaire.
Joseph, médecin tchécoslovaque, n’était pas concerné par la mobilisation. Il y avait une méchante loi qui interdisait d’exercer aux médecins étrangers. On ne savait pas trop si elle s’appliquait à l’Algérie et à la recherche. Lui bataillait sans relâche avec ses collègues sur le nouveau traitement contre le paludisme à base de plasmoquine. Il avait passé avec succès la redoutable épreuve de la prémunition. En restant enfermé à plusieurs reprises et de nombreuses heures dans une chambre stérile, il avait été piqué par des dizaines d’anophèles, peut-être des centaines, nés dans le laboratoire et provenant de larves prélevées dans des étangs infestés. Aucune maladie n’en avait résulté car le moustique, pour transmettre le parasite, devait avoir été contaminé par un homme impaludé. Cette première infection latente protégeait Joseph comme un vaccin naturel contre une surinfection. Suivant l’exemple de Pasteur, tous les médecins avaient testé sur eux-mêmes cette technique et aucun n’avait jamais attrapé le paludisme.
Sergent avait obtenu que le personnel en âge d’être appelé sous les drapeaux lui reste affecté au titre de l’effort de guerre. L’Institut devait fournir des quantités industrielles de médicaments et de vaccins contre le typhus et la variole pour l’armée, la charge de travail devenait considérable mais personne ne se plaignait.
Seule, Nelly trouvait que ce n’était pas humain de passer ainsi ses jours et ses nuits à bosser. Surtout les nuits.
***
Pour le réveillon de l’année 40, nul n’avait envie de faire la fête. Ils dînèrent simplement tous les quatre, écoutèrent le concert de Debussy à la radio en sirotant quelques bouteilles de gris de Boulaouane, se souhaitèrent une bonne année avec une émotion inhabituelle, ils mesuraient leur chance d’être encore ensemble quand les autres couples étaient séparés. Après minuit, ils avaient probablement trop bu, Nelly se sentit sentimentale, elle commença à fredonner J’ai ta main, une chanson de Charles Trenet qu’elle adorait, en fixant Joseph, ses yeux verts brillaient, il lui prit la sienne, Christine et Maurice les rejoignirent et ils chantèrent en chœur autour de la table basse :
Viens plus près, mon amour
Ton cœur contre mon cœur
Et dis-moi qu’il n’est pas de plus charmant bonheur
Que ces yeux dans le ciel, que ce ciel dans tes yeux,
Que ta main qui joue avec ma main…
Le lundi 16 mars 40, en fin d’après-midi, quand Maurice débarqua à l’Institut en uniforme, il était blême. Joseph pensa qu’un malheur avait frappé Christine. La main fébrile, Maurice lui tendit un télégramme : « Affaire extrême gravité, stop. Contacte-moi de toute urgence, stop. Philippe Delaunay. »
– C’est mon père. Il a dû arriver une catastrophe. Je t’en supplie, Joseph, me laisse pas tomber.
Maurice avait peur de téléphoner. Il redoutait une mauvaise nouvelle. Même s’il l’aimait beaucoup, il avait peu de contacts avec sa famille restée à Paris. Ils avaient juste échangé une carte de vœux pour la nouvelle année. Joseph l’emmena à la Grande Poste, retrouva ses vieux amis assis sous l’horloge. Ils essayaient toujours d’appeler leurs proches. Depuis la déclaration de guerre, c’était de plus en plus long, sauf pour les Italiens qui étaient en dehors des hostilités. Joseph avait renoncé à tenter de joindre son père à Prague, il ne pouvait passer ses journées à attendre. Ils se parlaient la nuit.
L’opératrice obtint Paris en dix minutes. Ils entrèrent dans la cabine trois.
– Du courage, mon vieux, dit Joseph.
Maurice respira profondément, décrocha le combiné qui résonnait de Allô, donna l’écouteur à Joseph.
– Papa, c’est moi Maurice. Comment ça va ? réussit-il à prononcer d’une voix blanche.
– C’est ta sœur, mon grand.
– Hélène ! Elle est morte ?
– Non, elle est enceinte.
– Ce n’est pas possible ! Elle a… elle a…
Il cherchait son âge, effaré, se laissa choir sur le tabouret, arracha l’écouteur de la main de Joseph.
– Pourquoi elle n’avorte pas ? s’écria-t-il.
Son père continuait à parler.
– Mon Dieu ! murmura Maurice deux fois.
Il reprit des couleurs, celles de la fureur, de la colère, se redressa. Joseph le laissa dans la cabine, referma la porte pour préserver l’intimité de cette conversation familiale. C’était inutile, Maurice hurlait : « La salope ! La salope ! » On l’entendait à l’autre bout de la poste. Joseph alluma une Bastos, se crut obligé d’en offrir une à chacun de ses amis assis sur le banc. Ils fumèrent cinq minutes en regardant ailleurs, en parlant du temps assez beau pour la saison. Maurice raccrocha brutalement, resta prostré. Sa mâchoire était animée d’un tremblement. Il sortit en titubant, donna un méchant coup de pied dans la porte et éclata en pleurs. Joseph lui mit la main sur l’épaule, le serra contre lui. Ils quittèrent la Grande Poste où régnait un silence caverneux.
Tellement de malheurs de nos jours.
Hélène, sa sœur, sa petite sœur chérie, s’était fait engrosser par un inconnu, enfin, c’était une façon de parler, elle, elle le connaissait bien sûr, mais elle ne voulait pas dire son nom, son père avait crié, très fort, elle lui avait répondu effrontément.
Elle préférait mourir plutôt.
Sa mère avait pleuré et pleurait encore, Hélène n’avait pas révélé le nom du « malfaiteur », il n’y avait pas d’autre mot pour qualifier l’enfant de salaud qui avait abusé d’une jeune fille d’à peine dix-sept ans, dix-huit depuis trois semaines, promise à un avenir merveilleux désormais gâché, à un beau parti envolé, avec une belle dot dont elle n’aurait pas une miette, tant pis pour cette gourde, aucun honnête homme ne voudrait d’elle maintenant, si ça se trouve on connaissait la crapule, son père ne voyait pas qui ça pouvait être, comme quoi ça ne servait à rien de donner aux filles une bonne éducation, le vice dans la peau, ouais.