Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Et de fait, quel festin ! Ce n’était pas en vain que Nicolas Braque avait aidé le Dauphin à l’apprêter. Ceux qui y furent, et qui en réchappèrent, n’en ont rien oublié. Six tables, réparties dans la grande salle ronde. Aux murs, des tapisseries de verdure, si vives de couleur qu’on aurait cru dîner au milieu de la forêt. Auprès des fenêtres, des buissons de cierges, pour renforcer le jour qui venait par les ébrasements, comme le soleil à travers les arbres. Derrière chaque convive, un écuyer tranchant, soit, pour les grands seigneurs, le leur propre, et pour les autres quelqu’un de la maison du Dauphin. On usait de couteaux à manche d’ébène, dorés et émaillés aux armes de France, tout spécialement réservés pour le temps de carême. C’est la coutume de la cour de ne sortir les couteaux à manche d’ivoire qu’à partir des fêtes de Pâques.
Car on respectait le carême. Pâtés de poisson, ragoûts de poisson, carpes, brochets, tanches, brèmes, saumons et bars, plats d’œufs, volailles, gibiers de plume ; on avait vidé les viviers et les basses-cours, écumé les rivières. Les pages de cuisine, formant une chaîne continue dans l’escalier, montaient les plats d’argent et de vermeil où rôtisseurs, queux et sauciers avaient disposé, dressé, nappé les mets préparés sous les cheminées de la tour des cuisines. Six échansons versaient les vins de Beaune, de Meursault, d’Arbois et de Touraine… Ah ! vous aussi, cela vous met en appétit, Archambaud ! J’espère qu’on nous fera bonne chère, tout à l’heure, à Saint-Sauveur…
Le Dauphin, au milieu de la table d’honneur, avait Charles de Navarre à sa droite et Jean d’Harcourt à sa gauche. Il était vêtu d’un drap bleu marbré de Bruxelles et coiffé d’un chaperon de même étoffe, orné de broderies de perles disposées en forme de feuillage. Je ne vous ai jamais encore décrit Monseigneur le Dauphin… Le corps étiré, les épaules larges et maigres, il a le visage allongé, un grand nez un peu bossué en son milieu, un regard dont on ne sait s’il est attentif ou songeur, la lèvre supérieure mince, l’autre plus charnue, le menton effacé.
On dit qu’il ressemble assez, pour autant qu’on ait moyen de savoir, à son ancêtre Saint Louis, qui était comme lui très long et un peu voûté. Cette tournure-là, à côté d’hommes très sanguins et redressés, apparaît de temps à autre dans la famille de France.
Les huissiers de cuisine venaient d’un pas empesé présenter les plats l’un après l’autre ; et lui, le Dauphin, désignait la table vers laquelle ils devaient être portés, faisant ainsi honneur à chacun de ses hôtes, au comte d’Étampes, au sire de la Ferté, au maire de Rouen, accompagnant d’un sourire, avec beaucoup de dignité courtoise, le geste qu’il faisait de la main, la main gauche toujours. Car, je vous l’ai dit, je crois, sa main droite est enflée, rougeâtre et le fait souffrir ; il s’en sert le moins possible. À peine peut-il jouer à la paume, une demi-heure, et tout de suite sa main gonfle. Ah ! c’est une grande faiblesse pour un prince… Ni chasse ni guerre. Son père ne se cache pas pour l’en mépriser. Comme il devait envier, le pauvre Dauphin, tous ces seigneurs qu’il traitait, les sires de Clères, de Graville, du Bec Thomas, de Mainemares, de Braquemont, de Sainte-Beuve ou d’Houdetot, ces chevaliers solides, sûrs d’eux, tapageurs, fiers de leurs exploits aux armes. Il devait même envier le gros d’Harcourt, que son quintal de graisse n’empêchait pas de maîtriser un cheval ni d’être un redoutable tournoyeur, et surtout le sire de Biville, un fameux homme qu’on entoure beaucoup dès qu’il paraît en société et à qui l’on fait raconter son exploit… C’est celui-là même… vous voyez, son nom vous est parvenu… oui, d’un seul coup d’épée, un Turc fendu en deux, sous les yeux du roi de Chypre. À chaque récit qu’il recommence, l’entaille augmente d’un pouce. Un jour il aura aussi fendu le cheval…
Mais je reviens au Dauphin Charles. Il sait, ce garçon, à quoi sa naissance et son rang l’obligent ; il sait pourquoi Dieu l’a fait naître, la place que la Providence lui a assignée, au plus haut de l’échelle des hommes, et que, sauf à mourir avant son père, il sera roi. Il sait qu’il aura le royaume à gouverner souverainement ; il sait qu’il sera la France. Et si dans le secret de soi il s’afflige que Dieu ne lui ait pas dispensé, en même temps que la charge, la robustesse qui l’aiderait à la bien porter, il sait qu’il doit pallier les insuffisances de son corps par une bonne grâce, une attention à autrui, un contrôle de son visage et de ses propos, un air tout ensemble de bienveillance et de certitude qui jamais ne laissent oublier qui il est, et se composer de la sorte une manière de majesté. Cela n’est point chose aisée, quand on a dix-huit ans et que la barbe vous pousse à peine !
Il faut dire qu’il y a été entraîné de bonne heure. Il avait onze ans quand son grand-père le roi Philippe VI parvint enfin à racheter le Dauphiné à Humbert II de Vienne. Cela effaçait quelque peu la défaite de Crécy et la perte de Calais. Je vous ai dit après quelles négociations… Ah ! je croyais… Vous voulez donc en savoir le menu ?
Le Dauphin Humbert était aussi gonflé d’orgueil que perclus de dettes. Il désirait vendre, mais continuer à gouverner quelque partie de ce qu’il cédait, et que ses États après lui restassent indépendants. Il avait d’abord voulu traiter avec le comte de Provence, roi de Sicile ; mais il monta le prix trop haut. Il se retourna alors vers la France, et c’est là que je fus appelé à m’occuper des tractations. Dans un premier accord, il céda sa couronne mais seulement pour après sa mort… il avait perdu son unique fils… partie au comptant, cent vingt mille florins s’il vous plaît, et partie en pension viagère. Avec cela, il eût pu vivre à l’aise. Mais au lieu d’éteindre ses dettes, il dissipa tout ce qu’il avait reçu en allant chercher la gloire à combattre les Turcs. Harcelé par ses créanciers, il lui fallut alors vendre ce qui lui restait, c’est-à-dire ses droits viagers. Ce qu’il finit par accepter, pour deux cent mille florins de plus et vingt-quatre mille livres de rente, mais non sans continuer de faire le superbe. Heureusement pour nous, il n’avait plus d’amis.
C’est moi, je le dis modestement, qui trouvai l’accommodement par lequel on put satisfaire à l’honneur d’Humbert et de ses sujets. Le titre de Dauphin de Viennois ne serait pas porté par le roi de France, mais par l’aîné des petits-fils du roi Philippe VI et ensuite par son aîné fils. Ainsi les Dauphinois, jusque-là indépendants, gardaient l’illusion de conserver un prince qui ne régnait que sur eux. C’est la raison pour laquelle le jeune Charles de France, ayant reçu l’investiture à Lyon, eut à accomplir, au long de l’hiver de 1349 et du printemps de 1350, la visite de ses nouveaux États. Cortèges, réceptions, fêtes. Il n’avait, je vous le répète, que onze ans. Mais avec cette facilité qu’ont les enfants d’entrer dans leur personnage, il prit l’habitude d’être accueilli dans les villes par des vivats, d’avancer entre des fronts courbés, de s’asseoir sur un trône tandis qu’on se hâtait de lui glisser sous les pieds assez de carreaux de soie pour qu’ils ne pendissent pas dans le vide, de recevoir en ses mains l’hommage des seigneurs, d’écouter gravement les doléances des villes. Il avait surpris par sa dignité, son affabilité, le bon sens de ses questions. Les gens s’attendrissaient de son sérieux ; les larmes venaient aux yeux des vieux chevaliers et de leurs vieilles épouses lorsque cet enfant les assurait de son amour et de son amitié, les louait de leurs mérites et leur disait compter sur leur fidélité. De tout prince, la moindre parole est objet de gloses infinies par lesquelles celui qui l’a reçue se donne importance. Mais d’un si jeune garçon, d’une miniature de prince, quels récits émus ne provoquait pas la plus simple phrase ! « À cet âge, on ne peut point feindre. » Mais si, il feignait, et même il se plaisait à feindre comme tous les gamins. Feindre l’intérêt pour chacun qu’il voyait, même si on lui offrait un regard louche et une bouche édentée, feindre le contentement devant le présent qu’on lui remettait même s’il en avait déjà reçu quatre semblables, feindre l’autorité lorsqu’un conseil de ville venait se plaindre pour une affaire de péage ou quelque litige communal… « Vous serez rétabli dans votre droit, si l’on vous a fait tort. Je veux que l’on conduise enquête avec diligence. » Il avait vite compris combien prescrire une enquête d’un ton décidé produit grand effet sans engager à rien.