Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Il ne savait pas encore qu’il serait d’une santé si faible, bien qu’il fût tombé malade pendant plusieurs semaines, à Grenoble. Ce fut durant ce voyage qu’il apprit la mort de sa mère, puis de sa grand-mère, et bientôt après le remariage de son grand-père et celui de son père, coup sur coup, avant qu’on lui annonçât qu’il allait lui-même bientôt épouser Madame Jeanne de Bourbon, sa cousine, qui avait le même âge que lui. Ce qui s’était fait, à Tain l’Hermitage, au début d’avril, dans une grande pompe et toute une affluence d’Église et de noblesse… Il n’y a que six ans.
C’est miracle qu’il n’ait pas eu la tête tournée, ou perturbée, par toutes ces pompes. Il avait seulement révélé le penchant commun à tous les princes de sa famille pour la dépense et le luxe. Des mains percées. Avoir tout de suite tout ce qui leur plaît. Je veux ceci, je veux cela. Acheter, posséder les choses les plus belles, les plus rares, les plus curieuses, et surtout les plus coûteuses, les animaux des ménageries, les orfèvreries somptueuses, les livres enluminés, dépenser, vivre dans des chambres tendues de soie et de drap d’or de Chypre, faire coudre sur leur vêtement des fortunes en pierreries, rutiler, c’est, pour le Dauphin comme pour tous les gens de son lignage, le signe du pouvoir et la preuve, à leurs propres yeux, de la majesté. Une naïveté qui leur vient de leur aïeul, le premier Charles, le frère de Philippe le Bel, l’empereur titulaire de Constantinople, ce gros bourdon qui tant s’agita et agita l’Europe, et même un moment songea à l’empire d’Allemagne. Un dispendieux, si jamais il en fut… Tous ont cela dans le sang. Quand on se commande des souliers, dans la famille, c’est par vingt-quatre, quarante ou cinquante-cinq paires à la fois, pour le roi, pour le Dauphin, pour Monseigneur d’Orléans. Il est vrai que leurs sottes poulaines ne tiennent pas à la boue ; les longues pointes se déforment, les broderies se ternissent, et l’on abîme en trois jours ce qui a pris un mois de labeur aux meilleurs artisans qui sont dans la boutique de Guillaume Loisel, à Paris. Je le sais parce que c’est de là que je fais venir mes mules rouges ; mais moi il me suffit de huit paires à l’année. Et regardez ; ne suis-je pas toujours proprement chaussé ?
Comme la cour donne le ton, seigneurs et bourgeois se ruinent en passementerie, en fourrures, en joyaux, en dépenses de vanité. On rivalise d’ostentation. Pensez que pour orner le chaperon que portait Monseigneur le Dauphin, ce jour de Rouen que je vous conte, on avait usé un marc de grosses perles et un marc de menues, commandées chez Belhommet Thurel pour trois cents ou trois cent vingt écus ! Allez-vous étonner que les coffres soient vides quand chacun dépense plus qu’il ne lui reste d’argent ?
Ah ! voilà ma litière qui revient. On a changé d’attelage. Eh bien, remontons…
Il en est un, en tout cas, à qui ces difficultés de finances profitent, et qui fait bien ses affaires sur la pénurie de la caisse royale ; c’est messire Nicolas Braque, le premier maître de l’hôtel, qui est aussi le trésorier et le gouverneur des monnaies. Il a monté une petite compagnie de banque, je devrais dire une compagnie de frime, qui rachète parfois aux deux tiers, parfois à la moitié, parfois même au tiers prix, les dettes du roi et de sa parenté. La machinerie est simple. Un fournisseur de la cour est saisi à la gorge parce que depuis deux ans ou plus on ne lui a rien versé et qu’il ne sait plus comment payer ses compagnons ou acheter ses marchandises. Il s’en vient trouver messire Braque et lui agite ses mémoires sous le nez. Il a grand air, messire Braque ; il est bel homme, toujours sévèrement vêtu, et il ne prononce jamais plus de mots qu’il n’en faut. Il n’a pas son pareil pour rabattre aux gens leur caquet. Tel qui arrivait tempêtant… « Cette fois, il va m’entendre ; c’est que j’en ai gros à lui dire, et je ne lui mâcherai pas mes mots… » se retrouve en un tournemain balbutiant et suppliant. Messire Braque laisse tomber sur lui, comme une douche de gouttière, quelques paroles froides et roides : « Vos prix sont forcés, comme toujours sur les travaux qu’on fait pour le roi… la clientèle de la cour vous attire maintes pratiques sur lesquelles vous gagnez gros… si le roi est en difficulté de payer, c’est que tout l’argent de son Trésor passe à subvenir aux frais de la guerre… prenez-vous-en aux bourgeois, comme maître Marcel, qui rechignent à consentir les aides… puisque vous peinez tant à fournir le roi, eh bien, on vous retirera les commandes… » Et quand le doléant est bien assagi, bien marri, bien grelottant, alors Braque lui dit : « Si vraiment vous êtes dans la gêne, je veux essayer de vous venir en aide. Je puis peser sur une compagnie de change où je compte des amis pour qu’elle reprenne vos créances. Je tenterai, je dis bien, je tenterai, qu’elles vous soient rachetées pour les quatre sixièmes ; et vous donnerez quittance du tout. La Compagnie se fera rembourser quand Dieu voudra regarnir le Trésor… si jamais il le veut. Mais n’en allez point parler, sinon chacun dans le royaume m’en viendrait demander autant. C’est grande faveur que je vous fais. »
Après quoi, dès qu’il y a trois sous dans la cassette, Braque prend l’occasion de glisser au roi : « Sire, je ne voulais point, pour votre honneur et votre renom, laisser traîner cette dette criarde, d’autant que le créancier était fort monté et menaçait d’un esclandre. J’ai, pour l’amour de vous, éteint cette dette avec mes propres deniers. » Et par priorité de faveur, il se fait rembourser du tout. Comme c’est lui, d’autre part, qui ordonne la dépense du palais, il se fait arroser de beaux cadeaux pour chaque commande passée. Il gagne aux deux bouts, cet honnête homme.
Ce jour du banquet, il s’affairait moins à négocier le paiement des aides refusées par les États de Normandie qu’à traiter avec le maire de Rouen, maître Mustel, du rachat des créances des marchands rouennais. Car des mémoires qui dataient du dernier voyage du roi, et même d’avant, restaient impayés. Quant au Dauphin, depuis qu’il était lieutenant du roi en Normandie, avant même d’être duc en titre, il commandait, il commandait, mais sans jamais solder aucun de ses comptes. Et messire Braque se livrait à son trafic habituel, en assurant le maire que c’était par amitié pour lui et pour l’estime dans laquelle il tenait les bonnes gens de Rouen qu’il allait leur rafler le tiers de leurs profits. Davantage même, car il les paierait en francs à la chaise, c’est-à-dire dans une monnaie amincie, et par qui ? Par lui, qui décidait des altérations… Reconnaissons que lorsque les États se plaignent des grands officiers royaux, ils y ont quelques motifs. Quand je pense que messire Enguerrand de Marigny fut naguère pendu parce qu’on lui reprochait, dix ans après, d’avoir une fois rogné la monnaie ! Mais c’était un saint auprès des argentiers d’aujourd’hui !