Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le point de vue de l’historien soviétique, exprimé dans l’ivresse de la victoire sur l’Allemagne, fût-elle nazie, est partagé par de nombreux contemporains de « l’Entente des trois empereurs ». Alexandre Gortchakov, qui dirige officiellement la politique étrangère russe, voit dans la transformation de la Prusse en puissant empire, une menace pour la Russie. Mais Alexandre II, qui prend les décisions en dernier ressort, perçoit dans l’empire de son oncle sous le charme duquel il est tombé à Berlin, un fidèle allié contre la révolution et dans la résolution de la question d’Orient.
La guerre de Crimée suscite, dans la société russe, le plus vif intérêt pour la politique étrangère. Les réformes libérales permettent de formuler des opinions qui ne concordent pas obligatoirement avec le point de vue officiel, et cela concerne avant tout les affaires extérieures. Les périodiques et les journalistes qui analysent la situation internationale deviennent influents. Confirmant le nouveau rôle de la presse russe, l’ambassadeur de France se plaint (c’est du moins ainsi que la chose est perçue à Pétersbourg) d’un article de La Voix, où Napoléon III est critiqué pour sa politique en Italie. Le journal (dont le tirage atteint le chiffre, considérable pour l’époque, de plus de vingt mille exemplaires) reçoit un « avertissement » du gouvernement. Mikhaïl Katkov (1818-1887), rédacteur de la revue Le Messager russe (Russkij vestnik) à partir de 1856, puis, à compter de 1863, du journal Les Nouvelles de Moscou (Moskovskie vedomosti) occupe également une place majeure dans la vie politique et sociale. Proche, durant ses années d’études, de Bielinski, Herzen et Bakounine, Mikhaïl Katkov se consacre ensuite à la critique littéraire, il enseigne la philosophie à l’université de Moscou ; c’est un libéral qui voit dans l’Angleterre un modèle d’organisation étatique. L’insurrection polonaise l’incite à reconsidérer ses options politiques. L’intelligentsia russe ne lui pardonnera pas sa « trahison », son passage, comme diront ses adversaires, « dans le camp de la réaction esclavagiste ».
Mikhaïl Katkov devient un fervent partisan de l’enseignement classique (il milite en faveur de l’augmentation des heures de latin et de grec) qu’il oppose aux sciences naturelles, génératrices de « révolutionnaires » ; il se prononce pour la monarchie autocratique, se fait slavophile et voit dans la libération des frères slaves la mission de la Russie. Jamais, auparavant, la Russie n’a connu de publiciste exerçant une aussi grande influence sur la politique du pays et elle connaîtra par la suite peu de journalistes ayant un tel impact. Engagé dans une dispute avec le ministre Valouïev, Katkov annonce qu’il cesse la publication des Nouvelles de Moscou. Alexandre II joue alors les « conciliateurs ». Séjournant à Moscou au cours de l’été 1866, le tsar rencontre Katkov et lui demande de reprendre l’édition du journal. Un pamphlet paru au début de 1870 énumère les exploits du rédacteur des Nouvelles de Moscou : « Qui dirige toute la Russie ? Qui fait et défait les ministres ?… Qui a sauvé les Russes des Polonais… Mikhal Nikiforytch Katkov41. »
L’influence de Mikhaïl Katkov s’explique par le fait que, soutenant la politique d’Alexandre II dans ses grandes lignes, le publiciste la critique dès qu’elle lui semble s’éloigner des intérêts de la Russie, tels qu’il les comprend. Cela touche avant tout la politique étrangère. De ce point de vue, l’opinion est majoritairement de son côté. Cela apparaît clairement en 1863, lorsque Mikhaïl Katkov appelle, dans ses éditoriaux, à briser l’insurrection polonaise et dénonce Herzen qui, nous l’avons dit, soutient, depuis Londres, dans La Cloche, la lutte que mènent les Polonais pour leur libération. Dans le conflit qui oppose État et liberté, l’opinion publique russe opte pour l’État et suit Mikhaïl Katkov, rejetant Herzen. Au demeurant, Katkov voit dans la révolte de Pologne un combat, non pas pour la liberté, mais pour le pouvoir, ainsi qu’une « intrigue jésuite, tant par son origine que par son caractère ».
L’orientation slavophile de Mikhaïl Katkov naît de sa critique de la politique étrangère russe. Le rédacteur des Nouvelles de Moscou juge l’amitié avec l’Allemagne, ennemie des Slaves, dangereuse pour l’empire. Là encore, le point de vue de Mikhaïl Katkov reflète celui de la majorité de l’opinion russe. Pendant la guerre de 1870, le gouvernement d’Alexandre II soutient la Prusse (bien que l’attitude officielle soit celle d’une neutralité bienveillante). L’opinion, elle, est du côté de la France. Chroniqueur fidèle, Alexis Nikitenko consigne dans son journal, le 14 janvier 1871 : « … Dans toutes les sociétés que j’ai l’occasion de fréquenter, s’expriment l’hostilité pour les Prussiens triomphants et la compassion pour les malheurs de la France. Hommes et femmes, gens simples ou instruits, tous sont unanimes sous ce rapport42. » Un autre contemporain résume plus lapidairement la situation : « Jamais, notre gouvernement ne s’est trouvé en aussi grand désaccord avec l’opinion que pendant la défaite de la France au profit des armées allemandes43. »
Le renforcement de la Prusse, sa transformation en empire ajoutent à la vieille hostilité russe un sentiment de peur. Des tendances anti-allemandes sont exprimées par les tenants des opinions politiques les plus diverses. Mikhaïl Bakounine stigmatise les « tsars allemands », la dynastie Holstein-Gottorp des Romanov. Il parle de « joug allemand bicentenaire », considère qu’il serait « bon de faire la guerre aux Allemands » et, plus encore, que c’est « une nécessité pour les Slaves44 ». Le général Mikhaïl Skobelev (1843-1882), héros le plus glorieux de la guerre en Asie centrale et contre les Turcs, ne met pas moins de passion à exprimer les mêmes points de vue. Des portraits du « général blanc », jeune commandant en uniforme blanc, chevauchant un blanc destrier, orneront l’intérieur des maisons russes jusqu’en 1917. La popularité de ce héros donne un poids tout particulier à ses opinions. Or, pour le général Skobelev, tout est clair : « Oui, l’étranger est partout chez nous ! Sa main apparaît en toutes choses. Nous sommes les jouets de sa politique, les victimes de ses intrigues, les esclaves de sa force… Et si vous me demandez quel est cet étranger, ce roublard, cet intrigant, cet ennemi si dangereux pour les Russes et les Slaves, je vous le nommerai… C’est l’Allemand. Je vous le répète et vous prie de ne pas l’oublier : notre ennemi c’est l’Allemand45 ! »
Au printemps 1875, le jeune empire allemand, inquiet de la rapidité avec laquelle la France se relève, entreprend de se préparer à un nouveau conflit, afin, dit Bismarck, que « la France malade ne recouvre pas la santé46 ». Bismarck s’informe confidentiellement auprès des Grandes Puissances de leur position en cas de guerre entre l’Allemagne et la France. L’Autriche, qui ne voit rien de bon à un renforcement supplémentaire de l’empire de Guillaume Ier, est de toute façon trop faible pour aller contre les plans de Berlin. Faible, l’Italie l’est plus encore. Ne restent que la Russie et l’Angleterre. Le chancelier russe Alexandre Gortchakov est résolument opposé à une guerre préventive contre la France. Il est soutenu sur ce point par le ministre de la Guerre, Milioutine, que les cercles de la Cour ont surnommé le « germanophobe ». En mai 1875, Gortchakov adresse aux ambassadeurs russes une circulaire, dans laquelle il déclare que, grâce aux efforts de la Russie, la menace de guerre a disparu en Europe. L’Angleterre, qui ne veut pas laisser au gouvernement de Pétersbourg la gloire de la paix, exprime à son tour sa désapprobation des projets de guerre préventive.