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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les États-Unis comptent de nombreux opposants à l’acquisition de l’Alaska, terre de glace qui semble absolument inutile (on n’y découvrira de l’or qu’en 1896). L’idée elle-même est qualifiée de « folie de Seward », du nom d’un secrétaire d’État qui insiste obstinément pour que l’affaire soit conclue. Le baron de Stockle, ambassadeur russe, demande dix millions de dollars, William Seward en propose cinq. En 1867, les États-Unis acceptent de verser sept millions deux cent mille dollars pour « l’Amérique russe ».

La vente s’effectue alors que la Russie progresse rapidement en Asie centrale. Alexandre II « se recueille » pour consolider l’essentiel de son programme d’élargissement des frontières continentales. Visant à stabiliser la position de la Russie en Extrême-Orient, Pétersbourg normalise, en 1875, ses relations avec le Japon. En 1855, le général Poutiatine, en mission au Japon – après la « découverte » de ce pays, à l’aide des canonnières américaines du commodore Perry –, signait un traité, fixant la frontière des deux États entre les îles Kouriles d’Itouroup et d’Ouroup. En conséquence, le Japon obtenait les îles Khaboman, Chikotan, Kounachir et Itouroup. Sakhaline était déclarée « indivise ». Vingt ans plus tard, la Russie accepte de céder au Japon l’ensemble des îles Kouriles, à condition qu’il renonce à ses prétentions sur la partie méridionale de Sakhaline.

L’opinion russe désapprouve ces accords qui réduisent le territoire de l’empire. La Voix (Golos), influent périodique pétersbourgeois, organe de presse des libéraux modérés, est en butte aux persécutions de la censure pour avoir critiqué la vente de l’Alaska. « De l’échange des îles Kouriles contre Sakhaline, la Russie n’a non seulement retiré aucun avantage, mais elle est le dindon de la farce, car si le Japon construit un port puissant sur une des Kouriles, coupant ainsi la liaison entre la mer d’Okhotsk et celle du Japon, la Russie perdra l’accès à l’océan Pacifique et se retrouvera comme prise au piège. À l’inverse, si elle avait conservé la possession des îles, le Pacifique lui eût à jamais été ouvert35. »

Historien émigré, Gueorgui Vernadski écrit en 1927 : « Stupéfiante fut la légèreté avec laquelle le gouvernement d’Alexandre II céda à ses voisins une partie du territoire de l’État russe. Une légèreté qui en dit long sur l’effondrement de la notion de puissance au sein du gouvernement russe et dans l’opinion. » L’historien imagine que le gouvernement et la société étaient trop occupés par les affaires intérieures36. En 1995, toutefois, alors que les mêmes affaires intérieures continueront de retenir l’attention de la société et du gouvernement, un spécialiste de la politique extrême-orientale de la Russie écrira, convaincu : « Tout comme la vente aux Américains, en 1867, de l’Alaska et des îles Aléoutiennes, la cession des Kouriles au Japon fut une lourde erreur de la diplomatie tsariste, qui fit grand tort aux intérêts étatiques de la Russie dans l’océan Pacifique37. » La question des Kouriles continue, à la fin du XXe siècle, de faire obstacle à la normalisation des relations entre la Russie et le Japon.

L’élargissement du territoire de l’empire est systématiquement perçu comme un mouvement naturel, sans rien de commun avec la politique de conquêtes des États européens. « Si l’on examine la chose en toute conscience et justice », écrit Nikolaï Danilevski dans l’ouvrage La Russie et l’Europe, « il apparaît qu’aucune possession de la Russie ne peut être qualifiée de conquête, au sens antinational, donc haïssable pour le genre humain38 ». L’assentiment d’Alexandre II, qui accepte de perdre sans combattre, par un froid calcul, une partie du territoire de l’empire, est un fait unique dans l’histoire russe.

Les succès remportés en Europe permettent d’atténuer la douleur causée par la perte de « l’Amérique russe ». L’abolition du traité de Paris, qui fixait la défaite russe de 1855, est la grande tâche de la politique étrangère russe, après l’avènement d’Alexandre II. Il y faudra quinze ans. Pour y parvenir, et pour s’assurer la bienveillance de son seul « allié fidèle », la Russie aidera la Prusse à devenir un empire puissant.

La guerre menée par la Prusse contre la France semble à la Russie le moment opportun pour annoncer son refus de respecter les articles du traité de Paris limitant ses droits dans la mer Noire. Une circulaire d’Alexandre Gortchakov est adressée aux puissances européennes en octobre 1870, après que l’armée française a capitulé à Metz, reconnaissant la défaite de la France. L’Angleterre et l’Autriche-Hongrie protestent violemment contre cette décision unilatérale de la Russie, mais elles n’ont aucun moyen de s’y opposer. Les États-Unis soutiennent la Russie. Beaucoup plus important est le soutien de la Prusse. Bismarck explique ainsi sa position : « Nous prîmes volontiers le parti de la Russie en 1870, afin de la délivrer des restrictions imposées par le traité de Paris. Elles n’étaient pas naturelles et l’interdiction de circuler librement près de son propre littoral était, pour une puissance comme la Russie, insupportable à long terme, parce qu’humiliante. » Et le chancelier allemand ajoute sans ambiguïté : « En outre, il n’était pas dans nos intérêts d’empêcher les forces immenses de la Russie de marcher vers l’est39. » En d’autres termes : il est plus rentable pour l’Allemagne que la Russie progresse à l’est, plutôt qu’à l’ouest.

Au début de 1871, une conférence des puissances européennes se réunit à Londres, à l’initiative de Bismarck. Elle accepte la levée de toutes les restrictions concernant la Russie, la Turquie et les autres États du littoral. La Russie peut donc avoir sa flotte dans la mer Noire et installer des bases militaires. De fait, la Russie était en mesure, auparavant déjà, de construire des navires de guerre. Après la signature de la convention de Londres, elle n’en mettra pourtant aucun en chantier pendant sept ans, bien qu’une circulaire de Gortchakov affirme notamment que l’apparition d’un nouveau type de bâtiments militaires – des cuirassés – rend les restrictions du traité de Paris particulièrement pénibles pour la Russie. Mais l’important, ici, n’est pas les cuirassés (dont l’absence se fait durement sentir au cours du conflit contre la Turquie), c’est le prestige de la grande puissance. Ce prestige est restauré. Dans une adresse au prince Gortchakov, Fiodor Tiouttchev exprime sa joie de cette victoire majeure de la diplomatie russe : « Oui, vous avez tenu parole, Sans montrer un canon ni un rouble, Notre terre russe bien-aimée Rentre à nouveau dans ses droits. »

Il s’agit effectivement d’une victoire diplomatique : sans combattre, en mettant simplement à profit une situation favorable pour elle en Europe, la Russie reprend ce qu’elle avait perdu après sa défaite de 1855. Mais, en quinze ans, la situation a changé en Europe. La Prusse est devenue un empire. La conférence de Londres se tient durant les jours où le roi Guillaume de Prusse est proclamé « empereur germanique » à la Galerie des Glaces du palais de Versailles. Bismarck rapporte que Guillaume voulait être « empereur d’Allemagne ». Mais le chancelier, redoutant le mécontentement des innombrables monarques allemands, le persuada d’opter pour « Guillaume Ier, empereur germanique ».

Au début de septembre 1872, Alexandre II se rend à Berlin où Bismarck a également convié l’empereur d’Autriche, François-Joseph. Projetant une alliance avec l’Autriche-Hongrie, vaincue de fraîche date, le chancelier veut y associer la Russie. Les trois puissances signent un pacte que l’Europe baptisera : « l’Entente des trois empereurs ». De fait, les empereurs ne signent pas vraiment de pacte, ils se contentent d’échanger (en 1873) des notes concernant trois questions : le maintien des frontières de l’Europe ; la question d’Orient ; l’adoption de mesures communes contre la révolution qui menace tous les trônes. On revient, semble-t-il, aux traditions de la Sainte-Alliance, avec, cette fois, le rôle prédominant de l’Allemagne qui lie entièrement l’Autriche-Hongrie à sa politique. Commentant, en 1949, la rencontre des trois empereurs à Berlin, Evgueni Tarlé qualifiera « l’Entente » de « subterfuge et tromperie parfaitement réussis pour Bismarck, et entièrement dirigés contre les intérêts de la Russie40 ».

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