Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
À la fin des années 1850, néanmoins, le rôle accordé à l’Asie centrale se trouve considérablement accru. Dans les années 1859-1861, plusieurs conseils gouvernementaux ont lieu à Pétersbourg, consacrés aux questions de politique moyen-orientale. En 1861, Nikolaï Ignatiev, diplomate de vingt-huit ans ayant rang de général-major, est nommé directeur du département Asie. Occupant (à partir de 1856) le poste d’attaché militaire à Londres, Nikolaï Ignatiev acquiert la conviction que l’Angleterre est l’ennemi numéro un de la Russie. En portant un coup à la Grande-Bretagne dans ses colonies d’Asie, la Russie sera en mesure de résoudre ses problèmes dans les Balkans. Jusqu’à la fin des années 1870, Ignatiev jouera un rôle important – au titre d’ambassadeur à Constantinople, à compter de 1864 – dans la définition de la politique étrangère russe.
Soutenu par les gouverneurs militaires d’Orenbourg et de Sibérie orientale, le directeur du département Asie propose de lancer sans délai l’offensive en Asie centrale. Le plan d’Ignatiev s’inscrit dans la continuité des projets d’Ivan Kirillov qui, sous le règne d’Anna Ioannovna, avait fondé Orenbourg (1736) et rêvait de « réunir les provinces morcelées de Boukhara et Samarkand ».
Un siècle durant, la Russie déferle sur l’Asie centrale. En 1853, après la conquête de la grande forteresse du khanat du Kokand, Ak-Meshet (rebaptisée Fort Perovski, puis Kzyl-Orda), la Russie détient le cours inférieur du Syr-Daria et sa frontière s’est déplacée d’Orenbourg jusqu’aux limites du Turkestan. Après la prise du bassin méridional du lac Balkach (en 1854, est fondée la ville de Verny qui deviendra par la suite Alma-Ata), la frontière est transférée dans la région des Sept-Rivières (Semiretchié). Le rêve d’Ivan Kirillov devient réalité.
Au début du XIXe siècle, des États se sont créés en Asie centrale : Boukhara, Kokand, Khiva. Ils deviennent la cible de l’expansionnisme russe. On prend comme prétexte les attaques des caravanes russes et des tribus autochtones vivant en territoire russe, par des « pillards ». Deux motivations fondent la politique de la Russie : l’une, politique, consiste à faire obstacle aux projets de l’Angleterre en Asie ; l’autre est d’ordre économique : ce sont les intérêts de l’industrie russe en développement et du négoce.
Au début des années 1860, Alexandre II soutient le prince Gortchakov qui fait de l’Europe le grand front diplomatique et se refuse à envenimer les rapports avec l’Angleterre. L’insurrection polonaise de 1863 change la situation. L’Angleterre prend résolument – au niveau diplomatique – le parti des insurgés. En novembre 1864, l’empereur signe un plan de progression en Asie centrale, préparé conjointement par le ministère des Affaires étrangères et celui de la Guerre. Entre-temps, les opérations militaires ont commencé. De juillet à septembre 1864, les troupes russes portent un coup très dur à l’armée du Kokand, adversaire le plus irréductible de la Russie. Après un premier assaut manqué, le général Tcherniaïev s’empare de la ville de Tachkent, en juin 1865. Il s’agit, avec une population de cent mille personnes, de la ville la plus importante d’Asie centrale. Le khanat de Khiva signe un traité de paix qui le transforme en protectorat russe. En mai 1866, l’armée de l’émir de Boukhara est anéantie. Là encore, un décret est signé qui fait de l’émir le vassal de la Russie.
Ces victoires faciles, qui s’expliquent par la supériorité colossale de l’armée russe, ralliée, une fois achevée la conquête du Caucase, par les vétérans des guerres contre les montagnards, et équipée de fusils à canon rayé, viennent à bout des dernières résistances des cercles gouvernementaux pétersbourgeois. Mal équipées, mal entraînées, les armées du Kokand, Boukhara et Khiva ne sont pas en mesure de faire obstacle aux troupes du « Tsar Blanc », ainsi qu’elles nomment l’empereur de Russie. Les troupes russes, toutefois, sont freinées dans leur progression par le désert, la chaleur, les maladies. En 1867, est créé le gouvernorat militaire du Turkestan, qui inclut des territoires garantissant l’autorité de la Russie dans les vallées des deux grands fleuves d’Asie centrale : le Syr-Daria et l’Amou-Daria. À sa tête, est nommé, concentrant entre ses mains les pouvoirs militaire et civil, l’un des meilleurs administrateurs russes de ce temps, le général Kaufman.
Après avoir consolidé son pouvoir au cœur de l’Asie centrale, le gouverneur Kaufman, en plein accord avec le ministère de la Guerre, lance l’offensive sur Khiva et le territoire des tribus turkmènes. En 1869, Krasnovodsk est prise. En 1873, les troupes russes marchent sur Khiva ; le khanat est conquis en mai. Son khan signe un traité par lequel il se reconnaît le vassal de Pétersbourg. En 1875, la population du Kokand se soulève contre son khan et est impitoyablement écrasée par les armées russes. À cette occasion, un jeune général, Skobelev (1843-1888), devient brusquement célèbre dans toute la Russie. Il est nommé gouverneur militaire de la région de Ferghana (l’ancien khanat du Kokand).
Au milieu des années 1870, une part considérable de l’Asie centrale est, sous une forme ou une autre, dépendante de la Russie : certains territoires sont devenus partie intégrante de l’empire, d’autres ont été temporairement vassalisés. Les victoires de la Russie, écrit dans un rapport le ministre de la Guerre Milioutine, « eurent un retentissement bien au-delà des limites de l’Asie centrale. Les Anglais, qui ne supportaient pas le moindre de nos succès dans cette région du monde, s’en inquiétèrent particulièrement34 ».
La Grande-Bretagne s’alarme, en effet, voyant « l’ours russe » se rapprocher des frontières de l’Inde. La Russie s’inquiète aussi, constatant l’inquiétude des Anglais. Pétersbourg se cherche des alliés. Et lorsqu’aux États-Unis, éclate la guerre entre nordistes et sudistes, la Russie soutient résolument le gouvernement de Lincoln. En gage des chaleureux sentiments qui animent la Russie impériale envers les États-Unis républicains, Pétersbourg envoie une escadre militaire. L’Angleterre, qui soutient ouvertement les États esclavagistes, perçoit ce geste comme l’expression du mécontentement russe à l’égard de sa politique. Après le coup de feu de Karakozov, le Sénat américain adresse en Russie, en avril 1866, un message spécial dans lequel il dit quelle fut la joie du peuple américain d’apprendre que la vie d’Alexandre II avait été préservée. L’envoyé spécial du Sénat se rend à Pétersbourg, afin de remettre la missive en main propre à l’empereur.
C’est l’époque où des pourparlers intensifs ont lieu concernant la vente de « l’Amérique russe » – l’Alaska – aux États-Unis. Après la vente, en 1842, de Fort Ross à John Satter par la Compagnie russo-américaine, se pose la question de l’Alaska. En 1858, l’ambassadeur russe à Washington reçoit pour instructions de laisser prudemment entendre aux Américains qu’il ne serait pas impossible de convaincre la Russie de se séparer de l’Alaska. Les pourparlers prennent un caractère plus concret, une fois terminée la guerre civile aux États-Unis.
Une série de motifs poussent Alexandre II à se persuader de la nécessité de renoncer à ce lointain territoire d’outre-mer. Le premier est la certitude que la Russie est une puissance continentale. C’était aussi l’avis d’Alexandre Ier. Lorsqu’en 1812, les îles Hawaii lui avaient proposé de se placer sous protectorat russe, le vainqueur de Napoléon avait refusé. La Russie n’avait pas de flotte apte à sillonner les océans et elle était loin de songer à en construire une. La progression victorieuse de l’Empire en Extrême-Orient déplace le centre des intérêts russes, des rivages américains vers l’Asie orientale et la Manchourie.