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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le programme de démantèlement de la Russie est intéressant en ce qu’il révèle des tendances constantes dans la politique prussienne, puis dans celle de l’Allemagne, jusqu’à ce que cette dernière tente de les réaliser, au cours des années 1940. Ces tendances donnent également une idée du degré de résistance à une autre politique, celle proposée, puis mise en pratique par Otto von Bismarck. Le projet de faire l’unité de l’Allemagne, « par le fer et le sang », autour de la Prusse implique, selon Bismarck, l’instauration de liens d’amitié avec la Russie. « Avec la France, écrit-il, nous n’aurons jamais la paix ; avec la Russie, il n’y aura jamais besoin d’une guerre, si les fadaises libérales ou les sottises dynastiques ne viennent pas fausser le jeu28. »

Les deux conceptions de politique étrangère se heurtent aussi à Pétersbourg. Évoquant le temps où il était ambassadeur de Prusse en Russie (1859-1862), Bismarck souligne les « tendances anti-allemandes de la jeune génération », autrement dit des diplomates de l’après-Nicolas Ier, et en particulier du prince Gortchakov. Ces sentiments anti-allemands ne viennent pas seulement du fait que, comme le note Saltykov-Chtchedrine, « la moitié des fonctionnaires russes et tous les apothicaires sans exception sont allemands ». Les slavophiles répètent avec une insistance croissante que les Allemands sont ennemis des Slaves. Cela concerne principalement l’Autriche, mais l’augmentation de la puissance prussienne commence à inquiéter sérieusement diplomates et militaires.

Alexandre II, en revanche, est – même au temps du rapprochement avec la France – fermement partisan de la vision « pro-allemande ». Lorsque, en 1860, le comte Kisselev, ambassadeur russe à Paris, présente à l’empereur un projet d’alliance formelle avec la France, Alexandre II note en marge : « Contre qui ? » La Prusse et l’Autriche-Hongrie semblent le rempart de la tranquillité en Europe. En outre, le tsar russe nourrit un immense respect pour son oncle, le kronprinz Guillaume qui, en 1861, montera sur le trône et, dix ans plus tard, deviendra empereur germanique sous le nom de Guillaume Ier. « À la différence de nombre de ses sujets et hauts fonctionnaires, répète Bismarck, Alexandre II avait de la sympathie pour nous… et nous pouvions compter que, dans la mesure de ses possibilités, il ne laisserait pas la Russie se dresser contre nous29 ». Quand, avant de quitter Pétersbourg, l’ambassadeur de Prusse fait ses adieux au tsar et lui dit son regret d’abandonner un pays qui le séduit, Alexandre II lui propose aussitôt de passer au service de la Russie. Mais Bismarck a d’autres projets.

Le débat sur l’orientation de la politique étrangère russe prend fin en 1863. Seule la Prusse, alors, soutient la Russie qui entreprend d’écraser l’insurrection polonaise. Témoin privilégié des événements, Otto von Bismarck considère comme l’une de ses missions à Pétersbourg la nécessité de lutter contre ce qu’il appelle la politique « polonophile » de Gortchakov. Le tsar explique à l’ambassadeur de Prusse qu’il existe un projet de rétablir la situation de 1815, la Pologne, foyer de révoltes, bénéficiant du soutien des États européens. Il est au demeurant impossible de russifier les Polonais, en raison de leur catholicisme et du manque d’expérience de l’administration russe. « Je ne puis juger, commente Bismarck dans quelle mesure ce projet a été bien pensé30. » L’ambassadeur de Prusse évoque très simplement les raisons de son action contre la normalisation des rapports russo-polonais : de bonnes relations entre Russes et Polonais entraîneraient un renforcement des liens russo-français.

Au début de 1863, le général prussien Gustav von Alwensleben signe, à Pétersbourg, une convention aux termes de laquelle la Prusse s’engage à n’apporter aucune aide, directe ou indirecte, aux insurgés polonais et, en cas de nécessité, à participer activement à l’écrasement des rebelles, de part et d’autre de ses frontières. Pour Bismarck, la convention d’Alwensleben – c’est le nom qu’elle prend finalement – a une valeur moins militaire que diplomatique. Les troupes russes, reconnaît le « chancelier de fer », sont capables de venir à bout des émeutiers polonais, sans l’aide prussienne. Cela, les adversaires d’un rapprochement avec la Prusse au sein du gouvernement russe – avant tout, le prince Gortchakov et le grand-duc Constantin – le comprennent parfaitement. La décision de signer la Convention est prise par Alexandre II. Bismarck conclut : « La Convention fut un coup d’échec réussi qui permit de gagner la partie. » Le heurt des deux tendances dans le gouvernement russe – monarchique antipolonaise et panslave polonophile – s’achève par la victoire de la première31.

L’armée russe écrase la révolte polonaise sans l’aide de la Prusse. Mais cette dernière obtient – comme rétribution pour la convention d’Alwensleben – l’accord de la Russie pour la prise du Schleswig et du Holstein, deux provinces danoises. En 1864, les troupes prussiennes font irruption au Danemark, tendant une main fraternelle et secourable à la minorité allemande qui peuple le Schleswig et le Holstein. Il y a bien longtemps que la Prusse ne fait plus mystère de ses prétentions sur ces provinces danoises. Gortchakov, lui, est catégoriquement contre. Il ne cesse de répéter : « Jamais la Russie ne tolérera que le Belt32 devienne un second Bosphore33. » Mais il ne peut aller contre la volonté de l’empereur. De la même façon, les liens – très anciens – d’amitié et de parenté avec le Danemark ne feront pas obstacle au développement de relations étroites avec la Prusse.

En 1864, la Prusse l’emporte sur le Danemark, effectuant un premier pas sur la voie de l’empire. En 1866, un deuxième pas est franchi : l’armée prussienne défait les Autrichiens. Cette fois, en plus de la neutralité bienveillante de la Russie, la Prusse a bénéficié de celle de la France dont elle fera sa victime en 1870. La victoire sur l’Autriche donne à la Prusse la possibilité de créer la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui inclut tous les États situés au nord de la ligne du Main. Le découpage de l’Europe, auquel avaient procédé les vainqueurs de Napoléon en 1815, s’en trouve changé. Cela signifie, entre autres, qu’un puissant voisin est apparu aux frontières occidentales de la Russie. Beaucoup, dans les cercles russes dirigeants, en sont effrayés. Mais un petit groupe influent de diplomates et de militaires voit dans le rapprochement avec la Prusse une garantie de tranquillité aux frontières russes, permettant de mener une politique active à l’est.

Établie à la fin du XIXe siècle, la chronologie des événements majeurs du règne d’Alexandre II, retient, après 1856 (date de la signature du traité de Paris, consignant la défaite de la Russie) : 1858 – annexion de la région de l’Amour ; 1859 – conquête de l’est du Caucase ; après la césure de l’insurrection polonaise de 1863, conquête de l’Ouest caucasien en 1864. Viennent ensuite les dates de la progression victorieuse en Asie centrale : 1865 – prise de Tachkent ; 1868 – prise de Samarkand et Boukhara ; 1873 – conquête de Khiva ; 1876 – annexion du khanat du Kokand ; 1881 – prise du réduit fortifié de Ghéok-Tépé. L’auteur de la chronologie retient en outre la guerre russo-turque des années 1877-1878.

La politique de « recueillement » décrétée par le ministre des Affaires étrangères, Gortchakov, rencontre une sérieuse résistance au département Asie du ministère, chargé de la politique russe dans les Balkans, en Asie et en Extrême-Orient, ainsi qu’au ministère de la Guerre. L’Asie centrale retient l’attention des partisans d’une politique expansionniste. Cette orientation intéresse la Russie depuis longtemps, sans être pour autant jugée de première importance.

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