Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le « recueillement », pierre angulaire de la politique étrangère russe depuis Gortchakov – qui juge indispensable un répit pour reprendre des forces – est de courte durée. La puissance et le prestige de l’empire ne peuvent être rétablis qu’avec l’aide d’alliés. Leur recherche entraîne la Russie dans le système complexe des intérêts internationaux. En 1799, le comte Fiodor Rostoptchine, qui dirigeait les affaires étrangères sous le règne de Paul Ier, formulait ainsi sa vision des choses : « La Russie ne doit avoir, avec les puissances étrangères, aucun lien, autre que commercial. Les circonstances, si souvent changeantes, peuvent engendrer de nouvelles relations et de nouveaux liens, mais tout cela ne peut être que le fruit du hasard et doit demeurer temporaire. » En marge, l’empereur avait noté : « Vérité sacrée26. » Le fils de Paul, Alexandre Ier, ne partageait pas ce point de vue sur les missions de l’empire : après sa victoire sur Napoléon, il mena une politique de défense des « principes éternels de la morale et de l’ordre », qui s’étendit à toute l’Europe, y compris la péninsule Ibérique. Le rayon d’action de la politique extérieure de Nicolas Ier fut, lui, un peu moins large. En Europe, cette politique consista à remettre de l’ordre et à liquider les foyers de révolution sur les marches lointaines de la Russie.
En démontrant la faiblesse de la Russie, la défaite dans la guerre de Crimée définit une zone d’intérêt encore plus étroite en Europe : les Balkans. Les possessions européennes de l’Empire ottoman représentent sa partie la plus vulnérable. Les populations des Balkans, slaves et orthodoxes dans leur immense majorité, semblent l’allié naturel de l’empire slave orthodoxe. Défaite par la coalition de Crimée, la Russie a perdu, avec la neutralisation de la mer Noire ses positions dans les Balkans.
À la recherche d’alliés, la Russie se tourne vers la France, instigatrice du conflit de Crimée, pendant lequel elle fut le principal adversaire militaire des Russes. Paris manifeste également un désir de rapprochement. Sébastopol réduit en cendres, la communauté d’intérêts des deux parties est évidente. Le prétexte de la guerre d’Orient – la polémique sur la détention des clés du temple de Bethléem – n’était sérieux ni pour la France ni pour la Russie. Après la guerre, Paris et Pétersbourg se mettent aussitôt d’accord pour une possession commune des funestes clés. L’Angleterre est en revanche le véritable adversaire de la Russie dans la lutte pour l’influence en Orient. Quant aux relations entre Pétersbourg et Vienne, elles sont marquées au coin d’une méfiance mutuelle : la Russie a gardé un souvenir cuisant de « l’ingratitude » de l’Autriche, de sa « trahison » pendant la guerre de Crimée. De son côté, l’Autriche-Hongrie, dont la moitié de la population est constituée de Slaves, préfère voir son « sauveur » en position de faiblesse.
Le rapprochement russo-français s’édifie sur la base solide de la rivalité avec l’Angleterre et d’intérêts mutuels dans les Balkans. La politique de soutien aux mouvements nationaux, menée par Napoléon III qui souhaite affaiblir les empires multi-ethniques – Autriche-Hongrie et Empire ottoman – correspond parfaitement aux intérêts de la Russie. Le prince Gortchakov, qui déteste l’Autriche-Hongrie, est un ardent partisan de l’union avec la France.
Le premier résultat tangible de la politique commune dans les Balkans est la réunion, en 1859, de deux principautés : la Moldavie et la Valachie. Alexandre Cuza en devient le prince. En 1861, le sultan est contraint de donner son accord pour la formation d’un unique gouvernement. Ainsi naît la Roumanie. Elle reste sous protectorat turc, mais celui-ci est purement formel. En Serbie, la France soutient la dynastie des Obrenovic et obtient la reconnaissance de ses droits héréditaires au trône. En 1858, des navires français et russes font leur apparition dans l’Adriatique et obligent la Turquie à cesser sa guerre contre le Monténégro et à accepter que ce dernier étende son territoire. Une rencontre entre Alexandre II et Napoléon III à Stuttgart, en septembre 1857, démontre à l’ensemble de l’Europe l’entente cordiale des deux ennemis de naguère.
Alexandre II est nettement moins francophile que son ministre des Affaires étrangères. L’empereur s’inquiète de la politique italienne de Napoléon III, qui, vue de Pétersbourg, paraît attiser l’incendie révolutionnaire. Le fils de Nicolas Ier a toujours préféré les États « bien-pensants » : la Prusse et, en dépit de sa trahison, l’Autriche. Il n’en est pas moins évident que l’alliance avec la France aide la Russie à retrouver une part considérable de son prestige dans les Balkans.
La révolte de Pologne fait exploser l’accord franco-russe. Les « puissances de Crimée » soutiennent les Polonais insurgés. La France entière est de leur côté : les démocrates défendent « la malheureuse Pologne » au nom de la liberté, les cercles cléricaux soutiennent les Polonais catholiques au nom de la religion. L’Angleterre prend également le parti de la Pologne dont la révolte affaiblit la Russie, rompt l’entente franco-russe, mais aussi parce que les Polonais sont populaires au Royaume-Uni, particulièrement en Irlande. Le gouvernement autrichien qui, en 1846, écrasait sans pitié le soulèvement polonais de Galicie, encourage presque ouvertement les insurgés.
Les « puissances de Crimée » ne visent pas la restauration de la Pologne. Londres n’ignore pas qu’une Pologne ressuscitée ferait immédiatement alliance avec la France, ce qui conférerait à cette dernière un trop grand poids en Europe. L’Autriche, elle, comprend que le rétablissement de l’État polonais serait un exemple détestable pour ses populations slaves. La France, enfin, sait qu’elle n’est pas en mesure, seule, de restaurer la Pologne. En outre, aucun partisan des révoltés n’a l’intention de les aider vraiment. En juin 1863, les puissances s’adressent à la Russie pour lui proposer de cesser ses opérations militaires, de déclarer une amnistie pleine et entière pour les insurgés, de restaurer la « Charte constitutionnelle » de 1815. Le prince Gortchakov répond que la condition préalable aux pourparlers est la capitulation des émeutiers. Ne participeront, en outre, aux discussions que les trois puissances se partageant la Pologne.
La France et l’Angleterre se voient ainsi exclues des pourparlers sur la Pologne, mais pas la Prusse. La Russie, nous l’avons dit, a été la grande vaincue de la guerre de Crimée. Mais les vainqueurs n’en sont apparus que plus tard. L’un d’eux est le Piémont, qui avait pris part au conflit : l’Italie se réunit autour de lui. La Prusse en est un autre, bien qu’elle n’ait pas combattu. Son alliance avec la Russie lui permet de former l’Empire germanique, de la même façon que le soutien des tsars russes avait permis, autrefois, de créer la Prusse, à partir du Brandebourg.
La Prusse est la seule puissance européenne à soutenir le gouvernement russe dans sa lutte contre les insurgés polonais. Pendant la guerre de Crimée, elle a adopté une politique de neutralité bienveillante. Mais la défaite de la Russie donne naissance, dans les cercles gouvernementaux prussiens, à des projets de démantèlement de l’Empire russe : les provinces baltes (avec Pétersbourg) seraient partagées entre la Prusse et la Suède, on restaurerait la « grande Pologne » d’une mer à l’autre, le reste serait réparti entre la Grande et la Petite-Russie. La justification de ces projets est l’ouvrage très érudit du baron Haxthausen dont s’inspirent les slavophiles. L’auteur y évoque les perspectives de développement d’une Russie comptant une population de cent millions de personnes. La Prusse, alliée à l’Angleterre, prendrait sur elle d’écarter ce danger pour l’Europe27.