Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le 19 février 1864, pour le troisième anniversaire du Manifeste de libération des paysans, Alexandre II signe la loi relative à la distribution gratuite de terres aux paysans polonais. À la différence de la paysannerie russe, les paysans de Pologne n’ont pas à racheter leurs lopins (leur seule obligation est de s’acquitter d’un impôt sur la terre). L’État se charge de régler les comptes avec les propriétaires nobles polonais, « sur une base plutôt défavorable pour eux », souligne Iouri Samarine.
La mesure est également révolutionnaire par son origine : la loi est fondée, en effet, sur une décision du « gouvernement révolutionnaire » des insurgés, décision demeurée sans effet en raison des opérations militaires. Reprenant l’idée, le gouvernement du tsar la met à profit pour créer une paysannerie libre (le fameux « élément conservateur ») et affaiblir la szlachta qui perd ainsi sa base matérielle. Nikolaï Milioutine explique à Boris Tchitcherine : « Mater la Pologne et l’attacher à la Russie est un rêve impossible ; en revanche, avec l’aide de la réforme paysanne, on est assuré d’être tranquille pour vingt-cinq ans et peut-être plus. Or, que demander encore, lorsqu’on est un homme d’État23 ? »
La Pologne restera tranquille quarante ans durant, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Toutefois, ainsi que l’avait prédit Nikolaï Milioutine, il sera impossible de « l’attacher à la Russie ». Sapant le pouvoir des propriétaires nobles polonais en Ukraine, le gouvernement tsariste accorde aux paysans ukrainiens le droit de racheter la terre à un taux considérablement plus bas que celui fixé par le manifeste de 1861. L’objectif, comme l’indique Iouri Samarine, est de « trancher, dans les gouvernements de l’Ouest et en Ukraine, toutes les racines de la polonité et d’y assurer la suprématie des forces russes et orthodoxes sur l’élément latino-polonais24 ». L’historien français Daniel Beauvois, qui consacre un ouvrage aux Polonais d’Ukraine dans les années 1831-1863, constate : dans la rivalité entre les deux forces s’opposant pour l’hégémonie sur la terre ukrainienne, dans cette rivalité sociale, culturelle, religieuse et linguistique, les Russes l’emportaient toujours, creusant encore et encore le fossé entre Ukrainiens et Polonais25.
Les mesures militaires et sociales se complètent d’une autre, administrative : le Tsarat de Pologne est privé de toute autonomie et transformé en un ensemble de gouvernements dits « de la Vistule ». Les territoires polonais sont donc désormais partie intégrante de l’Empire russe, avec les mêmes droits que les autres (et les mêmes obligations).
Un autre problème est lié, d’une certaine façon, à la Pologne, rompant l’unité de l’Empire russe : la « question juive ». La Russie en a hérité en sus du territoire polonais saisi au cours des partages. En 1791, nous l’avons dit, Catherine II restreignait le nombre des régions où les juifs, devenus sujets de l’impératrice, étaient autorisés à vivre, en instaurant la Zone de Résidence. Son ministre, Gavriil Derjavine, proposait un projet de résolution de la « question juive », suggérant en particulier de transformer les juifs en laboureurs. Mais il leur était bientôt interdit de posséder des terres. Durant la première période des réformes libérales d’Alexandre II, la situation des juifs, très difficile sous Nicolas Ier, devient un peu plus légère. L’insurrection de 1863 fournit cependant un prétexte pour renforcer les mesures restrictives à leur endroit, mais dans les années 1870, le retour aux réformes a un impact bienfaisant sur le statut des juifs. L’accession d’Alexandre III au trône marquera le début d’un nouveau train de mesures antijuives, qui resteront en vigueur jusqu’en 1906.
Les modifications de la politique à l’égard des juifs ne changent rien à l’essentiel. Seuls, deux groupes nationaux sont officiellement qualifiés d’étrangers dans l’Empire russe : les populations autochtones du Grand-Nord et les juifs. La stricte limitation de leurs droits – Zone de Résidence, numerus clausus dans les établissements d’enseignement, interdiction de posséder de la terre, etc. – se fonde principalement sur des motifs religieux. Les peuples du Grand-Nord sont païens, ils sont donc « autres », « étrangers ». La conversion à l’orthodoxie donne à un juif, aux termes de la loi, tous les droits dont jouissent les Russes. Mais la « menace » religieuse que représentent les juifs n’est pas liée à leur seule foi ; elle s’explique également par leurs prétentions à être le « peuple élu ».
En 1877, Fiodor Dostoïevski note, offensé, dans son Journal d’un écrivain, que « depuis quelque temps », il reçoit « des lettres » de juifs, lui reprochant ses attaques et sa haine contre eux, non pas en raison de leurs défauts particuliers mais en tant qu’ethnie. L’auteur des Frères Karamazov rejette catégoriquement l’accusation, affirmant qu’il « n’est pas, dans le peuple russe, de parti pris haineux à l’égard des juifs ». Il souligne qu’il est personnellement favorable à « un complet élargissement des droits des juifs dans les textes législatifs et, à condition que ce soit possible, à une pleine égalité avec la population de souche ». Mais Fiodor Dostoïevski, convaincu que le peuple russe est l’élu de Dieu, tient pour sacrilège la prétention des juifs à entretenir des liens privilégiés avec la divinité. L’hostilité envers les juifs est due à la rivalité : il ne peut y avoir, au sein d’un même État, deux peuples élus. Les autochtones, en outre, ne peuvent qu’avoir l’avantage, les « étrangers » étant forcément des usurpateurs.
La haine des juifs, l’antisémitisme ne sont pas dictés par les seules considérations religieuses. Ouvrant la voie du capitalisme, les réformes d’Alexandre II entrouvrent les portes de la Zone de Résidence, en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Les marchands, en Russie, sont répartis en trois guildes, selon l’importance de leur capital. Les juifs membres de la première guilde sont autorisés à vivre hors de la Zone de Résidence, sans être obligés pour autant de se convertir à l’orthodoxie. L’effritement du monde juif clos – habitants de petites villes dans les gouvernements du Sud-Ouest –, conséquence des réformes qui ébranlent la Russie, entraîne un départ des jeunes, en quête de nouvelles valeurs et d’un but dans la vie. Le mouvement révolutionnaire accueille ces jeunes gens – filles et garçons – en son sein, sans se soucier des questions de nationalité ou de religion.
L’apparition, parmi les capitalistes et les révolutionnaires, de représentants d’un peuple redouté parce qu’étranger – et méprisé pour son étrangeté –, suscite une vague croissante d’antisémitisme, particulièrement forte dans les régions où les juifs sont les plus nombreux. Dans les gouvernements centraux de l’empire, où ils demeurent quasi inexistants, l’antisémitisme reste à caractère religieux, abstrait. Dans les provinces du Sud-Ouest, il est, en revanche, on ne peut plus actif. Le premier pogrome de l’histoire moderne a lieu en 1871, à Odessa. Il est organisé par des marchands grecs qui décident de régler leurs comptes avec leurs concurrents juifs. Ailleurs, on trouvera facilement d’autres prétextes. Ainsi, en août 1881, les membres du mouvement révolutionnaire « La Volonté du Peuple », qui comptent un certain nombre de juifs dans leurs rangs, organisent un pogrome en Ukraine, avec ce mot d’ordre : « Abattons les pans et les youpins ! » En l’occurrence, le prétexte est le mécontentement social à l’égard des propriétaires terriens polonais et des juifs à leur service.
La « question polonaise » exceptée, la situation à l’intérieur de l’empire ne suscite aucune inquiétude sérieuse du côté des autorités. Le cadre solide de l’État russe garantit la tranquillité. La grande orientation des réformes consiste à améliorer le fonctionnement de l’administration de l’empire, dans le nouveau contexte engendré par l’émancipation paysanne. Les réformes sont nécessaires avant tout pour restaurer la puissance de la Russie qui, par sa position géopolitique, ne peut pas ne pas jouer un rôle influent dans le concert des puissances mondiales.