Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’insurrection polonaise réconcilie soudain l’ensemble de la société cultivée avec le gouvernement : occidentalistes et slavophiles, libéraux et réactionnaires sont unanimes à condamner les « traîtres » et à approuver l’action des autorités. On reproche avant tout aux Polonais leur ingratitude. « Je n’ai jamais été l’ennemi de la Pologne », écrit le libéral et occidentaliste Boris Tchitcherine. Il reconnaît qu’en prenant part au partage de l’État polonais, « la Russie a fait montre d’une révoltante injustice ». Mais, estime cet historien du droit, Alexandre Ier, désireux d’« atténuer l’injustice commise par sa grand-mère », a accordé aux Polonais l’autonomie politique, une armée et une administration indépendante : « De tous les peuples environnants, eux seuls avaient des institutions libres. » Or, « plutôt que d’apprécier ce qui leur était offert et de consolider leurs acquis par une conduite raisonnable, ils rêvaient de plus… ». Le résultat fut l’insurrection de 1831 et le retrait des « cadeaux d’Alexandre Ier » par Nicolas Ier. « Un joug de trente ans, estime Boris Tchitcherine, fut le châtiment mérité de leur orgueilleuse légèreté10. »
Le second péché capital des Polonais – du point de vue des Russes – est leur refus d’accepter le « verdict de l’Histoire », d’admettre leur défaite, la perte de leur indépendance et leur place au sein de l’Empire de Russie. Fiodor Tiouttchev recourt à une image poétique pour traduire ses sentiments : « Dans le sang jusqu’aux chevilles, nous livrons bataille à des morts, ressuscités pour de nouvelles funérailles11. » Iouri Samarine dit la même chose sous la forme plus froide et lucide de l’analyse politique. Pour lui, il ne fait pas de doute que, dotés de toutes les caractéristiques d’un peuple, avec son individualité, les Polonais ont droit à laisser librement s’exprimer cette vie populaire dans tous ses aspects : liberté de foi, usage de la langue nationale pour les affaires relevant de l’administration intérieure, us et coutumes. Mais il n’en ressort pas – Samarine en est convaincu – que la « Pologne doive nécessairement constituer un État à part… L’État polonais a péri, parce qu’il était l’expression de la polonité, des principes catholiques agressifs. Pour complaire à la latinité, la Pologne a sacrifié les éléments slaves nationaux de sa nature ; la latinité lui a inculqué le virus d’une lutte non naturelle contre le reste des Slaves, et celle-ci a conduit l’État polonais à sa perte12 ». L’Histoire a rendu son verdict, définitif, qui ne saurait faire l’objet d’une grâce.
Le troisième péché, qui découle directement des deux autres, est la trahison. Toujours enflammé, Fiodor Tiouttchev écrit à propos des Polonais : « Nos Judas13. » Les Polonais insurgés ont trahi les Slaves, trahi la Russie dont le tsarat de Pologne était partie intégrante. Les « traîtres polonais » deviennent synonymes d’ennemi intérieur. L’expression « intrigue polonaise » connaît une vogue extraordinaire. Le premier mythe – avant celui d’un complot juif mondial – d’une conspiration polonaise (latine, catholique) antirusse, apparaît. « L’intrigue polonaise » explique tout : l’action révolutionnaire, le terrorisme (Alexandre II ne pouvait donc que demander à Karakozov s’il était polonais ; seule, en effet, « l’intrigue polonaise » était capable de pointer un revolver sur la poitrine du tsar russe). La littérature « antinihiliste » est en même temps une littérature antipolonaise. Les romans d’un écrivain populaire de second ordre, Vsevolod Krestovski – Les Moutons de Panurge (1869) et Deux Forces (1874), réunis sous le titre commun de Le Sanglant Canular – représentent un concentré de sentiments antipolonais. Un vieux paysan, expression de la sagesse populaire, y déclare avec conviction : « Si on cogne sur les Polonais, c’est parce qu’ils s’émeutent… Le Polonais sème le trouble en Russie depuis le fond des âges, c’est pour ça qu’on se bat contre lui… On ne le frappe pas pour rien14. »
La trahison la plus impardonnable des Polonais est d’avoir fait appel à la compassion et au soutien de l’Occident. Les contemporains de la révolte polonaise ne peuvent ignorer que les notes de protestation des ambassadeurs anglais, français et autrichien, réclamant l’amnistie pour les Polonais, la restauration de la Constitution de 1815 et bien d’autres choses encore, sont l’expression de vœux pieux des puissances occidentales, ces dernières n’ayant pas la moindre intention d’obtenir satisfaction par les armes. La Russie n’en redoute pas moins une nouvelle « guerre de Crimée » – une nouvelle coalition des armées occidentales contre l’empire orthodoxe. On tient Louis-Napoléon pour le principal instigateur de la campagne antirusse. N’assure-t-il pas à qui veut l’entendre, comme le note Nikitenko dans son journal, le 1er avril 1863, « qu’il faut anéantir la Russie pour la sécurité de l’Europe15 ». Le 21 mai, Alexis Nikitenko rencontre le poète – et, surtout, diplomate – Fiodor Tiouttchev et lui pose cette question essentielle : « Guerre ou paix ? – La guerre, sans aucun doute », répond Tiouttchev16.
Libéral modéré, le professeur Nikitenko ne parvient pas à comprendre l’acharnement antirusse de l’Occident. « Si l’on va par là, la Russie est plus nécessaire à l’humanité que la Pologne17. »
Alexandre Herzen, nous l’avons dit, va à contre-courant en prenant la défense de la Pologne dont il perçoit la lutte comme un combat pour la liberté. Ses articles de La Cloche s’intitulent : « Vivat Polonia », « Mater Dolorosa »… Il salue les officiers russes passés dans le camp des insurgés. Fondée en 1858, La Cloche a acquis, aux premières années des réformes, une extraordinaire autorité. Elle est lue avidement par les libéraux et les conservateurs, elle parvient même jusqu’à l’empereur. Mais cette autorité, nous l’avons vu, sera sapée par la révolte polonaise. La revue ferme en 1868, ayant perdu tous ses lecteurs. Dans le roman antinihiliste de Nikolaï Leskov intitulé Nulle part, Bytchkov, nihiliste numéro un, qui juge possible d’assassiner cinq millions de personnes pour que cinquante-cinq millions accèdent au bonheur, prône le démantèlement de l’empire : « Que se séparent de nous tous ceux à qui notre fréquentation ne convient pas… Que ceux qui ne veulent pas être avec nous, vivent par eux-mêmes18… » Bytchkov parodie ici les opinions d’Alexandre Herzen.
Le gouvernement russe prend des mesures radicales pour écraser l’insurrection, mais il ne tarde pas à s’apercevoir qu’elles ne suffisent pas. Nikolaï Milioutine, qui avait joué un rôle essentiel dans la préparation de l’émancipation payanne, est rappelé de l’étranger à Pétersbourg. Alexandre II lui fait part de son point de vue sur la situation en Pologne : les classes supérieures de la nation polonaise sont impossibles à mater, la seule chose réalisable, dans l’intérêt de la Russie, consisterait à tenter d’attirer vers elle les couches inférieures de la population par une large vague de réformes paysannes19. Appelé à participer à l’élaboration d’une loi allant dans ce sens, Iouri Samarine estime qu’elle sapera « l’influence de la szlachta », mais il souligne aussi la nécessité de mettre au point cette réforme « sans aucune participation des Polonais20 ». Dans l’esprit de Iouri Samarine, la réforme vise à introduire « un nouvel élément conservateur dans la société polonaise…21 ». Nikolaï Milioutine a, lui, une formule plus percutante : « La situation révolutionnaire contraignit à recourir à des mesures révolutionnaires22. »