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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les « affaires intérieures » dont Nesselrode juge indispensable de s’occuper, et dont Alexandre II s’occupe effectivement en mettant en œuvre son programme de réformes, ne concernent pas les peuples allogènes entrant dans la composition de l’empire. En évoquant les « prétendues conquêtes », Fiodor Tiouttchev exprime le point de vue dominant dans la société cultivée. L’amère ironie du poète ukrainien Tarass Chevtchenko qui écrit : « Du moldave au finnois, dans toutes les langues, on se tait, si grande est la félicité ! », est perçue comme de la russophobie. L’un des penseurs russes les plus originaux du XXe siècle, Gueorgui Fedotov, écrira en 1947, dans l’émigration : « Nous n’avons pas voulu voir toute la complexité du multi-ethnisme de la Russie… Ainsi l’idée naïve selon laquelle l’État russe, à la différence des États occidentaux, s’était édifié, non par la violence mais par une expansion pacifique, non par la conquête mais par la colonisation, s’est-elle ancrée dans les esprits de l’intelligentsia libérale et aussi, pour partie, révolutionnaire3. »

En 1858, la Russie compte soixante-quatorze millions d’habitants. Les démographes divisent l’État en six grandes régions : la Russie d’Europe, les gouvernements du tsarat de Pologne, du grand-duché de Finlande, de la région du Caucase, de Sibérie, auxquels s’ajoutent les régions d’Asie centrale. Selon des informations réunies en 1870, l’empire abrite 70,8 % d’orthodoxes, 1,4 % de schismatiques, 0,3 % d’uniates, 0,3 % d’Arméniens de rite grégorien, 8,9 % de catholiques, 5,2 % de protestants, 3,2 % de juifs, 8,7 % de musulmans, 0,7 % de païens. La « composition ethnique de la population », comme disent les démographes, indique que 72,5 % sont russes ; mais vivent également dans l’empire : 6,6 % de Finnois, 6,3 % de Polonais, 3,9 % de Lituaniens, 3,4 % de Juifs (considérés ici en tant qu’entité nationale), 1,9 % de Tatars, 1,5 % de Bachkirs, 1,3 % d’Allemands, 1,2 % de Moldaves, 0,4 % de Suédois, 0,2 % de Kirghizes, 1,1 % de Kalmouks, 0,06 % de Grecs et autant de Bulgares, 0,05 % d’Arméniens, 0,04 % de Tziganes, enfin 0,49 % d’« autres nationalités ». La composition ethnique des parties extra-européennes de l’empire, indique l’auteur de ce panorama démographique, « n’est pas définie, fût-ce approximativement ». Il estime pour sa part que les Russes représenteraient quelque 19 % de la population en Sibérie, et 18 % dans le Caucase4.

Un point attire immédiatement l’attention : l’absence, dans le tableau proposé, des Ukrainiens et des Biélorusses. Le premier recensement russe de 1897 constate que les « régions de Petite-Russie » comptent onze millions neuf cent vingt et un mille quatre-vingt six habitants, et les « régions biélorusses » six millions neuf cent dix-huit mille cent quarante-huit personnes. Les populations orthodoxes sont automatiquement identifiées aux Russes.

À la fin du XIXe siècle, partant de l’idée que « la nationalité ne réside ni dans la race ni dans la langue, mais dans la conscience populaire », Anatole Leroy-Beaulieu juge que « vis-à-vis de l’Occident », « le Petit-Russe » est sans conteste « aussi russe que le Grand-Russe5 ». L’historien français relève toutefois une différence de caractère : « Moins éprouvés par le climat et par le despotisme oriental, le Petit-Russien et le Russien-Blanc ont plus de dignité, plus d’indépendance, plus d’individualité, que le Grand-Russien ; ils ont l’esprit moins positif, plus ouvert aux sentiments et à l’imagination, plus rêveur, plus poétique6. » Mais il se dit fermement convaincu que les rêves de transformer la Petite-Russie en État indépendant, à l’instar de la Russie ou de la Pologne, « n’ont pas trouvé beaucoup plus d’écho chez les Petits-Russiens » que des rêves semblables « n’en ont rencontré, en 1870-1871, dans le sud de la France ». Et d’ajouter : « Les plus déterminés des ukrainophiles ne vont pas au-delà de rêves fédéralistes, soutenant que le fédéralisme seul peut donner satisfaction aux nombreuses populations d’origine diverse d’un vaste empire7. »

L’absence de mouvement en faveur de l’indépendance n’empêche pas les autorités pétersbourgeoises d’interdire la langue et la littérature ukrainiennes, ainsi que le souvenir du passé. En 1863, le ministre des Affaires étrangères enjoint à la censure de ne pas autoriser la publication en langue ukrainienne d’ouvrages « pour le peuple », et avant tout de manuels scolaires. Ces instructions sont supprimées quelques années plus tard, mais en 1876, un oukaze d’Alexandre II interdit de faire paraître des ouvrages en ukrainien (à l’exception de la fiction) ou d’en importer de l’étranger. Cette interdiction demeurera en vigueur jusqu’en 1906. La Galicie, qui appartient alors à l’Autriche, devient le grand centre de la culture ukrainienne. En 1866, l’Empire autrichien se transforme en monarchie constitutionnelle. Outre le Parlement de Vienne, deux Diètes sont élues sur le territoire peuplé d’Ukrainiens : à Lvov et à Tchernovtsy. Renvoyé de l’université de Kiev pour avoir dénoncé la politique de russification, l’historien Mikhaïl Dragomanov (1841-1895) émigre, s’installe à Genève et y prône le fédéralisme.

Centre de l’empire, la Russie d’Europe en est aussi le rempart. Le calme règne en Finlande, dont les habitants sont satisfaits de leur sort et de leur Diète, ainsi qu’en Sibérie où les populations autochtones, peu nombreuses, ne peuvent opposer de résistance à la colonisation. Dans le Caucase, en revanche, la guerre se poursuit bien après la reddition de Chamil, en août 1859. Reste le Caucase occidental, où les Tcherkesses continuent à résister et où, au début de 1864, les Tchétchènes, qui semblaient soumis, reprennent les armes. En mai 1864, les troupes russes célèbrent toutefois, nous l’avons dit, la conquête définitive de la région. Les montagnards rebelles gagnent la Turquie, ceux qui se soumettent sont déportés des montagnes vers les plaines. « Dès lors, constate avec satisfaction un historien russe du XIXe siècle, si des explosions de révolte se produisaient de temps à autre en divers points du Caucase, il ne fallait ni temps ni efforts particuliers pour en venir à bout8. »

Les régions d’Asie centrale ne causent, elles, aucun souci à l’empire. Elles constituent une base pour l’extension des possessions russes dans la région, durant les années 1860-1880.

Sur les six régions démographiques entre lesquelles est partagée la Russie (et que l’on peut considérer comme autant de zones géopolitiques), les gouvernements du tsarat de Pologne représentent une plaie vive sur le corps de l’empire. La révolte polonaise de janvier 1863 ne tarde pas à gagner la Lituanie. « Toute la Russie était en émoi », se souvient Boris Tchitcherine9. Des informations parviennent bientôt, que personne ne vérifie mais auxquelles tous ajoutent foi, sur les actes de sauvagerie commis par les insurgés, sous la houlette du clergé catholique. Les autorités concentrent, au début de l’été 1863, soixante-trois mille sabres et baïonnettes contre les rebelles. À la différence de la révolte de 1831, les Polonais n’ont pas d’armée ; ils ne peuvent aligner contre les troupes russes que quelques détachements de combattants mal entraînés mais résolus. La lutte est donc inégale et féroce. En Lituanie, le gouverneur militaire de Vilnius, Mikhaïl Mouraviev, parvient, au prix de mesures d’une effroyable rigueur, à mater en un temps record la région du Nord-Ouest, ce qui lui vaut le surnom enviable de « Mouraviev la Potence ». Dans le Tsarat de Pologne, les opérations militaires se poursuivent jusqu’en mars 1864.

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