Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le grand projet de Loris-Melikov est celui d’une représentation très limitée du self-governement des campagnes et des villes près le Conseil d’État et, pour partie, en son sein. On envisage de créer une Commission mixte dans laquelle entreraient des fonctionnaires gouvernementaux et des représentants des zemstvos et des villes, pour examiner les projets de réformes. Alexandre II refuse l’idée même d’une Constitution. Le comte Loris-Melikov l’amène peu à peu à on admettre la nécessité. Après avoir signé, le 1er mars, le projet d’oukaze en vue de la création de la Commission mixte, Alexandre II déclare à ses fils : « J’ai donné mon accord pour cette représentation, sans me dissimuler que nous étions sur la voie d’une Constitution33. » L’examen du projet par le Conseil des ministres est fixé au 4 mars.
Le 1er mars 1881, l’empereur Alexandre II est assassiné. En saluant son épouse morganatique, la princesse Catherine Iourievskaïa-Dolgoroukaïa, qui le supplie de ne pas sortir ce jour-là, Alexandre II lui assure que rien ne saurait lui arriver, une Tzigane lui ayant prédit la mort au septième attentat ; or, cinq seulement ont eu lieu.
La première bombe lancée sur l’empereur éclate tout près de la voiture impériale. Des Tcherkesses de l’escorte sont blessés. Alexandre II descend de son carrosse pour leur adresser quelques paroles de réconfort. C’est alors qu’il est mortellement frappé par une seconde bombe.
Les terroristes ont atteint leur but. Le tsar qui a dirigé la « révolution d’en haut » est assassiné. La mort violente du tsar libérateur signe la victoire de deux forces antagonistes : la bureaucratie qui s’oppose obstinément aux réformes, et les « Hommes nouveaux », l’intelligentsia radicale, rêvant d’une révolution qui détruira le « vieux monde ». De part et d’autre, écrit Marc Raeff, « on ne souhaitait pas que la société se développât organiquement, par suite d’un accroissement de la production et du bien-être matériel ». Pour l’historien américain, « le motif profond de cette alliance inconsciente » se nichait dans la crainte de la « grande inconnue », la crainte du peuple34. L’assassinat du tsar n’est pas le signal du soulèvement populaire, ainsi que l’imaginaient les terroristes. Le régicide engendre l’horreur dans le peuple, qui vénère profondément le tsar-batiouchka (« petit père »), et la haine à l’égard des révolutionnaires « éclairés ».
L’assassinat d’Alexandre II est appelé à jouer un rôle important dans la formation de l’opinion publique mondiale. Quelques mois après la mort du souverain, le comité exécutif de « La Volonté du Peuple » fait une déclaration, à la suite à l’assassinat du président américain James A. Garfield. Au nom des révolutionnaires russes, le Comité exécutif proteste « contre les actions violentes, telles que l’attentat de Charles J. Guiteau. Dans un pays où la liberté individuelle permet une honnête lutte d’idées…, le meurtre politique comme moyen de combattre est la manifestation du même esprit de despotisme que nous nous donnons pour tâche d’anéantir en Russie… La violence ne se justifie que lorsqu’elle est dirigée contre la violence35 ».
En février 1882, Sergueï Kravtchinski écrit en Russie, depuis l’Europe : « Il nous faut enfin réconcilier l’Europe avec les mesures sanglantes des révolutionnaires russes, montrer, d’un côté leur caractère inéluctable dans les conditions russes, de l’autre les terroristes eux-mêmes, tels qu’ils sont, à savoir non pas des cannibales, mais des individus pleins d’humanité, d’une haute moralité et nourrissant une profonde aversion pour toutes les manifestations de violence auxquelles, seules, les mesures gouvernementales les contraignent36. »
L’exécution des organisateurs et acteurs de l’assassinat d’Alexandre II suscite la compassion de l’Occident envers les terroristes. Le procès des vingt membres du comité exécutif de « La Volonté du Peuple » et des principaux militants de l’organisation entraîne des protestations sans nombre. Dix des accusés sont condamnés à la peine capitale. Le plus célèbre écrivain de l’époque, Victor Hugo, lance un Appel aux gouvernements et aux peuples du monde. Il y fait cet avertissement : « Que le gouvernement de Russie prenne garde… Il n’est menacé par aucune force politique. Mais il doit craindre le premier venu, chaque passant, la moindre voix réclamant miséricorde. »
Les arguments de Victor Hugo, qui ne voit pas une « force politique » dans les bombes des terroristes, parviennent à convaincre le fils de l’empereur assassiné : Alexandre III gracie neuf des dix condamnés à mort. Seul un officier, Nikolaï Soukhanov, fondateur d’une organisation terroriste militaire, est fusillé.
5 L’empire progresse à l’est
Une dizaine d’années s’écoule (après la guerre de Crimée) et la Russie lie définitivement ses destinées historiques à celles du Caucase tout entier, ainsi que des gigantesques et très riches pays d’Asie centrale, elle se renforce en Extrême-Orient et sur l’Amour, devient incomparablement plus forte et riche qu’elle ne l’était sous Nicolas Ier.
Evgueni TARLÉ, 1944.
Ces prétendues conquêtes, ces prétendues violences furent l’œuvre la plus organique et la plus légitime jamais accomplie dans l’histoire.
Fiodor TIOUTTCHEV, 1844.
La politique étrangère d’Alexandre II se révèle très populaire et d’une fantastique actualité en Russie, à la fin du XXe siècle. La raison, évidente, nous en est fournie dans l’hymne enthousiaste chanté par l’historien préféré de Staline, Evgueni Tarlé, à la fin de sa monographie intitulée La Guerre de Crimée. En 1944, le monde perçoit qu’après les défaites des premières années de la guerre contre l’Allemagne, une victoire décisive s’annonce. Le parallèle avec la guerre de Crimée saute aux yeux. Les succès russes de la première moitié du XIXe siècle apparaissent, un siècle et demi plus tard, comme la preuve que la Russie a su reconstituer ses forces, après une défaite honteuse.
La popularité de la politique étrangère d’Alexandre II est liée, comme cela arrive bien souvent, non pas à son analyse réelle, mais à la formule d’Alexandre Gortchakov, qui succède à Nesselrode au poste de ministre des Affaires étrangères. Exposant son programme de politique extérieure après la défaite dans la guerre d’Orient, le nouveau ministre écrit : « On prétend que la Russie est fâchée. Non, la Russie n’est pas fâchée, elle se recueille1. » Ce « recueillement » deviendra l’expression favorite des hommes politiques et des gouvernants russes dans les années 1990. Il traduit une volonté de s’occuper, d’abord, des affaires intérieures, de rassembler des forces, avant de se tourner vers les questions de l’étranger.
Formulé dans une circulaire adressée, le 21 août 1856, aux ambassades et missions russes dans les États européens, le programme d’Alexandre Gortchakov emprunte ses idées principales à la Note sur les relations politiques de la Russie, rédigée en février 1856 par le baron Nesselrode. Elle constitue le testament du diplomate qui, trente ans durant, a dirigé le ministère des Affaires étrangères de l’empire. La défaite dans la guerre de Crimée a convaincu celui qui fut l’un des architectes de la Sainte-Alliance de « la nécessité (pour la Russie) de se consacrer sans délai à ses affaires intérieures et au développement de ses forces morales et matérielles. Ce travail intérieur est le besoin premier du pays, et toute action extérieure qui pourrait y faire obstacle, doit être écartée2 ».