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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le programme du « comité exécutif » explique que « l’action terroriste… vise à saper le charme exercé par la force gouvernementale, à donner des preuves constantes qu’il est possible de lutter contre le gouvernement, à accroître ainsi l’esprit révolutionnaire dans le peuple, de même que la foi dans le succès de la cause, enfin à former des forces adaptées et habituées au combat29 ». Un point de vue que partagent entièrement, en l’exprimant de manière plus résolue, Marx et Engels, futurs maîtres spirituels de la révolution russe. « Les agents du gouvernement, écrit Friedrich Engels en 1879, se livrent en Russie à d’incroyables cruautés. Il faut se défendre contre ces bêtes sanguinaires de toutes les façons possibles, en employant la poudre et les balles. Le meurtre politique est, en Russie, le seul moyen dont disposent les hommes intelligents, audacieux et qui ont le respect d’eux-mêmes, pour se protéger des agents d’un régime despotique inouï. » Six ans plus tard, Karl Marx confirmera l’opinion de son ami, en déclarant que « la terreur des membres de “La Volonté du Peuple” est un moyen d’action spécifiquement russe, historiquement inéluctable, à propos duquel il convient aussi peu de moraliser, de se demander si l’on est pour ou contre, qu’au sujet du tremblement de terre de Chio30 ».

Le régime d’Alexandre II est incroyablement plus doux que celui de Nicolas Ier, mais cet adoucissement, confirmant les thèses de Tocqueville, engendre l’indignation croissante de ses adversaires. Dans l’atmosphère de réformes et de libéralisation du système, la Troisième Section perd son efficacité passée dans la lutte contre les forces antigouvernementales. Après l’attentat perpétré par Karakozov, le prince Dolgoroukov, chef des Gendarmes et de la Troisième Section, remet sa démission. Il est remplacé par le comte Piotr Chouvalov qui réussit à contenir la montée du terrorisme pendant quelques années. En 1874, toutefois, le tsar, mécontent de la trop grande influence sur les affaires de l’État acquise par le chef des Gendarmes que l’on surnomme Pierre IV, « exile » Chouvalov à Londres, en qualité d’ambassadeur. En quatre ans, la Troisième Section change trois fois de chef. La sécurité de l’État et de l’empereur est d’abord confiée au général Potapov – un homme au « cerveau de poulet », note Valouïev dans son journal. Lui succède peu après le général Mezentsev, qui commet une faute impardonnable pour un chef de la police secrète : il se fait poignarder dans la rue. Vient ensuite Alexandre von Drenteln, qui ne pourra empêcher ni le coup de feu de Soloviev, ni l’explosion au Palais d’Hiver. Les terroristes mettent à profit la présence de Drenteln pour infiltrer un agent, Nikolaï Kletotchnikov, dans la Troisième Section, ce qui leur permet d’obtenir les informations dont ils ont besoin, au cœur même de la police secrète. Kletotchnikov donne notamment aux révolutionnaires le nom des agents de la Troisième Section, qui se font invariablement tuer.

La Troisième Section ne reste pourtant pas inactive. Des procès politiques ont lieu. On en compte, par exemple, dix-sept en un an seulement, de septembre 1876 à septembre 1877. Le nombre des accusés ne cesse d’augmenter : ils sont cinquante en février 1877 et, le 18 octobre 1878, s’ouvre le « procès des cent quatre-vingt-treize ». Les accusés sont, en règle générale, jeunes (entre vingt et vingt-cinq ans) et ils comptent beaucoup de femmes. Au « procès des cinquante », on juge ainsi seize très jeunes femmes révolutionnaires, presque des gamines.

Le coup de feu de Vera Zassoulitch fait la preuve que les femmes russes sont résolues à ne pas se limiter à la propagande.

À la tête de « La Volonté du Peuple » qui a condamné Alexandre II à mort, se trouve un fils de serf, Andreï Jeliabov (1851-1881). Remarquable organisateur, il jouit d’une grande autorité parmi ses camarades. Lorsqu’il est arrêté, son amie, Sophie Perovskaïa (1853-1881), noble, fille de gouverneur, prend sur elle de mettre la sentence à exécution. Le 1er mars 1881, elle guide les lanceurs de bombes à travers les différents itinéraires potentiels de l’empereur, contrôlant l’opération jusqu’à la dernière minute.

Alexandre Soljénistyne rapporte une histoire authentique : en 1937, au musée de la Révolution, à Moscou, on retire les portraits de Jeliabov et Perovskaïa. Pour le vingtième anniversaire de la révolution, rapporte l’auteur du Premier Cercle, Staline « avait décidé de visiter l’exposition » qui y était organisée, « afin de s’assurer qu’on n’y décelait aucune extravagance. À l’entrée d’une des salles (…), il avait découvert avec une lucidité toute nouvelle les grands portraits de Jeliabov et Perovskaïa accrochés en haut du mur opposé. Leurs visages étaient francs, intrépides, leurs regards indomptables criaient à chaque visiteur : “Mort au tyran !” Percé à la gorge par la double flèche de ces regards de terroristes, il avait reculé et, secoué par une toux rauque, avait brandillé du doigt en direction des portraits. On les fit disparaître sur l’heure31. »

Alexandre Soljénitsyne évoque à juste titre le fameux mot d’ordre : « Mort au tyran ! » L’impulsion pour la série d’attentats contre Alexandre II est l’assassinat du président des États-Unis, Abraham Lincoln, le 15 avril 1865. On n’ignore pas, en Russie, que le meurtrier, John Wilkes Booth, a crié, en tirant sur le président : « Sic semper tirannis ! »

Certes, Abraham Lincoln n’avait rien d’un tyran. Mais le monarque héréditaire Alexandre II non plus. Le sort, ou le hasard terroriste – sans la volonté de fer de Sophie Perovskaïa, l’attentat du 1er mars 1881 n’aurait sans doute pas réussi – empêche l’empereur de poursuivre les réformes qu’il a entamées un quart de siècle plus tôt, en montant sur le trône.

Après l’explosion du Palais d’Hiver (le 5 février 1880), Alexandre II fait venir à Pétersbourg Mikhaïl Loris-Melikov, gouverneur-général de Kharkov, héros de la dernière guerre russo-turque. Il préside d’abord la « Haute Commission exécutive », chargée de la sécurité du pays et du souverain, puis est nommé ministre de l’Intérieur. La Troisième Section dépend également de lui. Il concentre donc entre ses mains le contrôle de presque tous les aspects de la vie étatique, à l’exception de la politique étrangère. Il est aussitôt (20 février 1880) victime d’un attentat ; seul un hasard lui sauve la vie.

Alexandre II montre un courage hors du commun en confiant le pouvoir dans le pays à un noble russe mais de nationalité arménienne, homme d’une grande fermeté mais qui comprend la nécessité de réformes. Mikhaïl Loris-Melikov est d’emblée surnommé le « dictateur de velours » ; on dit qu’il propose la politique « de la gueule de loup et de la queue de renard ». Dans les plans du « dictateur de velours » entrent l’élargissement du self-government, le relâchement de certaines contraintes imposées à la presse par la censure, l’achèvement de la réforme paysanne par le rachat obligatoire de la terre, la mise à la retraite du réactionnaire ministre de l’Instruction publique, le comte Dmitri Tolstoï.

Ces visées rappellent extraordinairement le programme formulé dans la presse par Boris Tchitcherine et qu’il qualifie de « libéralisme de sauvegarde ». L’essence du « libéralisme de sauvegarde », écrit ce professeur de droit, consiste à « concilier les principes de liberté avec ceux du pouvoir et de la loi. Sur le plan politique, son mot d’ordre est le suivant : des mesures libérales et un pouvoir fort. Des mesures libérales permettant à la société une activité autonome, garantissant les droits et la personne des citoyens, et préservant la liberté de pensée et de conscience… Un pouvoir fort, inspirant aux citoyens la certitude qu’aux commandes de l’État se trouve une main ferme, sur laquelle on peut compter, mais également une force raisonnable, qui saura défendre les intérêts de la société contre la pression des forces anarchiques et les glapissements des partis réactionnaires32 ».

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